dimanche 24 août 2025

Ce Rien que nous appelons Réalité face à la Fiction

L’idée d’une séparation entre réalité et fiction induit celle d’un possible passage, franchissable ou pas, de l’une à l’autre.
Plusieurs fois je me suis volontairement rendu à Paris à des endroits qui étaient par ailleurs des lieux d’importance dans telle ou telle fiction. Plutôt que "Qui passe ou pas ?", la question était alors : "Que se passe-t-il ?" 

Que se passe-t-il lorsque je remonte et redescends plusieurs fois de suite la rue de la maison d’enfance de Georges Perec, alors que ni la maison ni la rue Vilin n’existent plus et qu’elles ne figurent plus aujourd’hui qu’à l’état de traces dans le Parc de Belleville ? 
Que se passe-t-il lorsque je me rends à la pointe de l’Île Saint-Louis à la place Louis Aragon, là où Cortázar situe l’action de la nouvelle qui inspirera Antonioni pour son film Blow up
Que se passe-t-il lorsque je parcours le Passage des Patriarches, y cherchant le numéro 37 du roman de René Daumal Le Mont Analogue, alors que dans la réalité la voie n’en compte que dix-neuf ? En apparence il ne se passe rien. 
J’ai recherché dans la suite romanesque de Roger Martin du Gard, Les Thibault, le numéro précis de l'adresse des Fontanin, avenue de l'Observatoire à Paris. Je ne l’ai pas trouvé. Mais si je l’avais trouvé je n’aurais pas pu y voir celle que voulais y rencontrer. 
Un jour j'ai eu l'idée pour tenter de forcer le passage de commencer la lecture d’un roman et de m’arrêter avant la fin. Puis d’en reprendre la lecture au début, et de m’arrêter encore avant sa fin, juste à l’endroit précédent, et ainsi de suite, jusqu’à… Jusqu’à quoi ? Jusqu'à quand ? Jusqu’à ce que "quelque chose" cède ? Jusqu’à épuisement ? 

Je ne me suis pas encore décidé à tenter cette expérience. Mais parfois je m’adonne à une autre expérience. Mon bureau est face à un mur et je tourne donc le dos à la pièce qui est derrière moi. Il m’arrive parfois de frapper trois petits coups sur le bois du meuble et de lancer à haute voix : « Entrez ! » Invariablement cette mascarade donne consistance à une entité dont je ressens de plus en plus nettement la présence dans la pièce, et qui se rapproche de moi jusqu’au moment où, n’y tenant plus, je me retourne brusquement. Et là : il n’y a rien. Tout comme il n’y a pas de numéro 37 à Paris au Passage des Patriarches. Et, tout compte fait, c’est cela sans doute, ce rien, ce que nous appelons couramment : "la réalité".