samedi 6 avril 2013

Sur les nouvelles médiations autour des ressources numériques en bibliothèques

Ci-après le texte que j'ai lu à la suite de ma conférence ("L'avenir du livre et l'évolution des bibliothèques à l'ère du numérique") le 05 avril 2013 dans le cadre de la Journée des Bibliothèques de Côte-d'Or et des 8e Rencontres de la BD de Longvic :  
 
" Communication sur les nouvelles médiations autour des ressources numériques en bibliothèques
  
On m’a demandé de m’exprimer, en introduction de cette Journée des Bibliothèques de Côte-d’Or et de la présentation par M. Benoît VALLAURI de la Médiathèque Départementale d'Ille-et-Vilaine, sur la question des nouvelles médiations autour des ressources numériques en bibliothèques.
Je vais aborder cette question en tant que chercheur en prospective du livre et de la lecture et non pas en tant que bibliothécaire, ce que je ne suis pas.
Voici donc ce que j’observe depuis quelques années avec l’intrusion du numérique dans l’univers de l’imprimé, la fameuse Galaxie Gutenberg : une métamorphose du livre en tant que contenant, ainsi qu’une volatilité des livres en tant que contenus. Deux faits aujourd’hui indéniables et qui peuvent être considérés je pense comme des marqueurs d’une nouvelle période dans l’histoire du livre, période que nous pourrions qualifier comme étant celle des "e-incunables", en référence aux incunables de 1450 à 1501, premiers ouvrages imprimés qui reprenaient les codes des œuvres manuscrites.
Comme je l’ai signalé dans ma conférence il faut également prendre en compte l’évolution des pratiques, notamment de lecture et de recherche d’information, ainsi que les nouvelles attentes d’usagers qui sont devenus des internautes, et sont même maintenant de plus en plus souvent des mobinautes.
 
De l’extérieur j’observe trois principales perspectives vers lesquelles les médiathèques semblent évoluer au cours de ce 21e siècle.
D’abord, on commence à l’observer aux États-Unis d’Amérique, en parallèle à la fermeture de bibliothèques entre guillemets “classiques”, l’apparition de bibliothèques sans livres, établissements surtout universitaires et offrant des documents numériques et des postes informatiques pour accéder notamment à des fonds numérisés.
Puis, d’Angleterre et du nord de l’Europe nous voyons se développer des bibliothèques conçues comme troisième lieu. Après le premier lieu du domicile et le deuxième lieu du cadre professionnel, il s’agit d’aligner la bibliothèque comme troisième lieu, espace public d’échanges sociaux et culturels, en concurrence avec le cinéma, le café, la place du marché… ; et cela donne parfois lieu je trouve à des dérives.
Enfin, et notamment en France, se développe le concept de bibliothèque inclusive, c’est-à-dire allant à l’encontre des exclusions sociales et œuvrant en ce sens : à l’accessibilité des lieux et des contenus aux usagers handicapés, à la mixité et à la diversité sociale en accueillant et en fournissant des contenus adaptés à des publics d’âges, de conditions sociales et de nationalités différentes, à l’accompagnement social par des informations pratiques, par exemple sur l’emploi et la formation professionnelle, voire l’alphabétisation, enfin en participant à la réduction de la fracture numérique en proposant des équipements et des formations, par exemple en recherche et en validation d’informations sur le web.
 
Nous observons donc en fait deux mouvements contradictoires : d’une part, celui de vouloir faire venir les usagers "à tous prix", d’autre part, celui de proposer des services en ligne pour leur éviter de devoir venir.
Il faudrait je pense rendre davantage complémentaires ces deux approches. Une bibliothèque numérique devrait être un dispositif de médiation inscrit dans et participant d'un écosystème territorial.
Aussi je vous propose moi un modèle plus ambitieux, celui de la bibliothèque comme hyper-lieu.
J’emprunte cette notion d’hyper-lieu à Patrick Bazin, directeur de la BPI (Bibliothèque publique d'information du Centre Pompidou à Paris) s’exprimant ainsi en mai 2012 dans le magazine professionnel Livres Hebdo : « Mieux vaudrait, disait-il, parler d'hyperlieu, comme l'on parle d'un hypertexte ou d'un hypermédia, c'est-à-dire d'une structure complexe, multidimensionnelle. Les bibliothèques ont toujours été, dans une certaine mesure, des hyper-lieux. ».
Malheureusement cette excellente idée est restée au niveau du concept. L’émergence d’un web 3D, qui rend pleinement possible le co-browsing, reste méconnue des édiles. Le web 2D, enfant chimérique des magazines imprimés et de la télévision et qui fondamentalement, à bien y regarder, ne va pas tellement plus loin que le Minitel, ce web-là est frappé d’obsolescence. Il faudrait en prendre acte.
Les lecteurs et les usagers des bibliothèques ont le droit à une médiation humaine et à ne pas être influencés par des algorithmes. Des effets de modes, comme la mise à disposition de liseuses qui apportent facilement une caution de modernité aux élus locaux, ne suffiront pas à générer un saut qualitatif de la bibliothéconomie. Il faudrait être à la fois plus ambitieux, et surtout mieux informés des mouvements de fond qui travaillent la société.
Comme le dit Bernard Stiegler, philosophe et directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) du Centre Pompidou : « La seule façon de prévoir l’avenir, c’est de l’inventer » (magazine du ministère de la Culture, N°208 de février 2013).
La médiation culturelle va être, est déjà, profondément remodelée par la porosité de plus en plus grande entre le monde dit “réel” et les nouveaux territoires numériques. Les nouvelles interfaces de réalité augmentée (je pense aux lunettes vidéo connectées, par exemple), l’internet des objets, les progrès dans le domaine de l’intelligence artificielle…, vont renouveler les rapports de médiation et d’expertise.
Alors inventons ! Inventez la bibliothèque du 21e siècle et ses nouvelles formes de médiations autour des ressources numériques, certes, mais aussi autour de l’imprimé, car comme tout le corpus manuscrit n’a pas été imprimé au 16e siècle, tout le corpus imprimé ne sera pas numérisé.
Les nouvelles formes de médiations que le numérique induit vous entrainent je pense à ne plus considérer les usagers comme de simples usagers, mais comme des "cherchants", voire parfois comme des chercheurs à part entière, et à redevenir en ce qui vous concerne des “sachants”, des guides. En 2006 dans La Sagesse du Bibliothécaire, Michel Melot écrivait : « Le bibliothécaire aime les livres comme le marin aime la mer. Il n'est pas nécessairement bon nageur mais il sait naviguer. », alors ne vous jetez pas à l’eau, mais gardez le cap ! "
 
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