dimanche 25 janvier 2015

Lecture et Arts de la Parole sont-ils atomisés par le numérique ?

Peut-être le texte qui suit ne fait-il que formuler maladroitement l'hypothèse qu'une herméneutique fictionnalisée permettrait de réfléchir les procédures  courantes de l'interprétation, de penser les limites de la fiction (et jusqu'à son hospitalité peut-être, son caractère habitable), et ainsi de favoriser la prise en charge de nos discours sur le monde, considérant qu'en grande partie le monde tel que nous le percevons est crayonné par nos discours. Peut-être.

Lire et dé-lire les fictions
 
Jadis les arts de la parole, qui comprenaient la grammaire, la rhétorique et la logique, étaient partie intégrante des arts libéraux.
La grammaire est l'étude des éléments qui constituent une langue, elle relève de l'architecture du langage. Nous pourrions dire qu'elle charpente l'édifice de notre pensée langagière.
La rhétorique est la science de l'art oratoire, elle vise à l'efficacité de la parole. Nous pourrions dire qu'elle lui permet d'accéder au plan des idées.
La logique est l'art de l'argumentation juste et parfaite, elle relève de la raison. Nous pourrions dire qu'elle nous permet de rester sur une voie raisonnable dans nos interprétations.
 
A l'heure des mutations des dispositifs et des pratiques de lecture, tant les possibilités nouvelles ouvertes par les machines informatisées, que l'inélégance de lecteurs à exiger tout, tout de suite et sans effort, à n'être que spectateurs, rendent urgent de repenser, et donc de redéfinir, nos rapports à la lecture.
Pour d'abord contextualiser différemment les impacts de ce que nous lisons et l'influence des dispositifs sur nos stratégies d'interprétations, il serait je pense utile de dépasser le couple signifiant/signifié de la linguistique (le signifiant étant le son vocal d'un mot prononcé, et le signifié étant l'image mentale que nous nous en faisons), pour démasquer les leurres et dévisager les textes en lecteurs revendicatifs, par leurs figures, leurs valeurs et leurs enseignes, leurs cartes à jouer signification/significatif, en quelque sorte, où la signification est le sens naturellement attaché à un mot, et où l'aspect significatif révèle ce que fondamentalement ce mot exprime.
Cette aspiration à exercer sa liberté d'esprit fut en fait naturellement déjà explicitée, notamment dans un roman, qui est pour moi un roman culte, La montagne magique, de Thomas Mann : « un objet qui relève de l'esprit, peut-on y lire, c'est-à-dire un objet qui a une signification, est significatif par cela justement qu'il dépasse son sens immédiat, qu'il exprime et expose une chose d'une portée spirituelle plus générale, tout un monde de sentiments et de pensées qui ont trouvé en lui leur symbole plus ou moins parfait, ce qui donne précisément la mesure de sa signification... ».
 
Pour un lecteur averti, qui vit ses lectures, qui voit ce qu'il lit, le texte, même de fiction, ne doit pas dissimuler, mais enseigner et permettre de ressentir et d'exprimer l'informulable.
N'est-ce pas au fond proche de la théorie de Frédérique Leichter-Flack dans son essai Le laboratoire des cas de conscience (Alma éditeur, Paris, 2012 - Lire à ce sujet La fiction, chair de l'éthique, par Olivier Rey).
Mais ce qui pourrait être outils d'émancipation, peut aussi devenir organes de contrôle social.
  
Les quatre sens de l'écriture
 
C'est je crois dans ce sens en tout cas, celui du texte littéraire comme laboratoire des cas de conscience, que des traditions spiritualistes, qui depuis des millénaires questionnent le sens de la destinée humaine, ont jadis élaboré des méthodes de lecture. Ainsi, pour les textes des deux grands courants du judéo-christianisme nous avons le Pardès du judaïsme et la Lectio divina du christianisme, reposant tous deux sur ce qui est couramment appelé : « les quatre sens de l'écriture ».
Le Pardès propose quatre niveaux d'étude des textes :
PESHAT, qui ne considère que le sens littéral du texte au niveau du monde sensible.
REMEZ, qui éclaire les allusions du texte qui pourraient mener à un niveau plus élevé de compréhension.
DERASH, qui vise à l'interprétation figurée des paraboles et des légendes (du latin legenda : ce qu'il faut lire).
SOD, qui au niveau ésotérique dévoile le Secret qui était caché dans le texte.
La lectio divina, théorisée elle vers l'an 220 par un Père de l’Église chrétienne, Origène, propose d'examiner successivement le sens littéral (ou historique), puis allégorique, puis tropologique (c'est-à-dire moral), et enfin anagogique (c'est-à-dire élevant l'esprit vers une autre sphère de compréhension). Ainsi, la simple lecture littérale d'un texte à portée spirituelle, la lectio, doit-elle se prolonger par une réflexion profonde sur ce même texte, la meditatio, se poursuivre par un dialogue avec son Maître intérieur, l'oratio, pour se terminer par une écoute silencieuse, la phase de contemplatio, pour la réception en Soi du sens caché.
Un véritable lecteur (ou bien évidemment une véritable lectrice), devrait pouvoir appliquer à différents contextes (ou réalités du monde) ces méthodes de déchiffrage appliquées à certains textes, lesquels par ailleurs tendent souvent à abonder dans ce sens. Car il ne s'agit pas là de textes à comprendre, mais de textes pour se comprendre (nous pouvons penser, entre beaucoup d'autres, aux romans d'Hermann Hesse, par exemple).
C'est, je crois, une question de rapport aux lieux. Lieux qui peuvent être extérieurs – nous pourrions penser alors au chamanisme, au druidisme ; ou intérieurs – dans l'espace mental (d'une lecture par exemple), la prise de conscience..., mais en considérant bien toujours ces lieux comme des architectures imaginaires interprétatives (c'est-à-dire qui recèlent des interprétations), des rébus habitables, des projections architecturées de pages écrites. Nous connaissons tous des contextes qui dissimulent des alphabets non phonétiques, par exemple desquels nous pourrions dire que tout y est symboles, comme des cathédrales ou des lieux qui seraient consacrés.
 
Des livres comme autres mondes habitables
 
Pour les authentiques lecteurs de romans leurs découvertes littéraires sont finalement d'autres mondes, parfois davantage habitables que les sociétés contemporaines, ou d'autres fois, d'intéressants laboratoires, comme je l'évoquais précédemment.
Deux exemples pourraient permettre de comprendre les conséquences que cela pourrait avoir.
Le premier exemple est extrait de l'ouvrage Mystiques et magiciens du Tibet d'Alexandra David-Néel en 1929 et je le relate dans un récent post : Bibliographie naturelle et anthropocentrisme.
Le deuxième exemple est un extrait d'un essai de 1943, L’homme à la découverte de son âme - Structure et fonctionnement de l’inconscient de C.-G. Jung.
Jung y prend l'exemple, dans l'Antiquité égyptienne, d'une personne mordue au pied par une vipère des sables. Le prêtre-médecin qu'il met en scène recourt alors à ce que j’appellerais une « thérapie narrative ». Par sa parole, il réécrit l'incident qui a eu lieu sur le plan physique terrestre, en le portant sur un plan métaphysique où une solution peut alors être mise en œuvre. Dans cet exemple le prêtre-médecin raconte comment le grand Dieu-Soleil parcourant ses domaines a été mordu par un serpent venimeux mis sur son chemin par la Déesse-Mère, comment tous les autres dieux la supplièrent alors de créer le contrepoison efficace, comment elle y consentit et comment fut alors guéri le Dieu souffrant. Pour Jung, que je cite brièvement : « il nous faut bien nous dire qu’à l’échelon psychique qui était celui des Égyptiens d’alors, ce récit constituait bel et bien un procédé thérapeutique : à cet échelon, en effet, l’homme pouvait encore être facilement plongé dans l’inconscient collectif par un simple récit, dont les images s’emparaient alors de tout son être avec une puissance telle que son système vasculaire et que ses régulations humorales rétablissaient l’équilibre compromis. C’est d’ailleurs, poursuit Jung, ce qui explique en toute généralité la valeur curative de la médecine magique à l’échelon primitif, alors que nous ne concevons la possibilité d’efficacités de cette sorte que tout au plus dans le domaine moral. ».
A ce niveau de lecture aucun de nous n'est plus un être unique, séparé, mais il incarne aussi la totalité de l’humanité, laquelle s'exprime d'ailleurs collectivement en ce sens depuis des millénaires déjà, dans ses productions artistiques en général et ses littératures en particulier. A ce niveau de lecture littéraire nous aurions accès à la mémoire de l'espèce, à l'expérience engrangée par l'humanité depuis plusieurs millions d'années.
 
Que vous soyez de l'édition imprimée ou de l'édition numérique : laissez nous lire ce qui dans le patrimoine littéraire de l'humanité relève de l'immémorial et de l'ineffable. 
 
Oui, car comment ne pas regretter ici le désengagement de l'interprofession du livre, alors que de nouveaux outils pourraient précisément nous permettre l'exploration des territoires imaginaires de nos lectures !
Le monde du livre reste assis, semble-t-il, dans les lueurs du bouquet final du feu d'artifice tiré par Gutenberg, cet alchimiste incongru, fabricant de miroirs magiques pour les pèlerins.
L'iPad et Cie n'est que le chant du cygne des postes de télévision, voyons ! Juste un peu de veille technologique et de clairvoyance et on réalise vite l'impasse dans laquelle l'édition s'engage.
Il nous faut accepter de quitter ce monde dans lequel les somnambules passent pour des éveillés.
Le problème aujourd'hui avec les décideurs de l'interprofession du livre, c'est leur incapacité absolue à rêver le futur du livre. Chez ces gens là on ne rêve pas monsieur ! :-(
 

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