lundi 20 juin 2016

Lire est ce coloniser de nouveaux espaces ?

Retour sur le café littéraire du 19 juin 2016 sur le thème "Et la lecture devint spectacle", en "after" de #CamilleForEver accueilli et toujours présenté sur la plateforme EVER (Environnement Virtuel pour l'Enseignement et la Recherche) de l'université de Strasbourg, avec la retranscription de mes propos d'introduction à l'entretien avec l'auteur québécois Denis Morin, puis la lecture de correspondances de Camille Claudel par le Théâtre de l'Adret :
  
" En mars 2000 lorsque j'ai vu au Salon du livre de Paris qu'une société se lançait avec comme figures de proue Jacques Attali et Erik Orsenna pour commercialiser des tablettes de lecture qui seraient de véritables bibliothèques personnelles, j'ai réalisé que le numérique, qui jusqu'alors ne m'intéressait pas, pouvait apporter quelque chose aux dispositifs et aux pratiques de lecture.
La société s'appelait Cytale. En juillet 2002 elle était en liquidation judiciaire. Mais moi depuis j'ai continué à creuser ce sillon et, les uns après les autres, à dépasser les horizons du livre.
Cherchant à titre personnel sur des chemins de spiritualité et chercheur depuis quelques années en prospective et en futurologie du livre, c'est finalement le nom, le beau nom grave de lecteur que je n'hésiterais pas ce soir à m'apposer pour nommer le corps physique qui véhicule en ce monde l'esprit inconnu qui me questionne ; paraphrasant ainsi maladroitement l'incipit du Bonjour tristesse de Françoise Sagan, peut-être parce que la lecture se double, pour ce que j'en ressens, précisément de ce sentiment de tristesse. Pour moi ce sentiment de tristesse vient de l'incommunicabilité. C'est l'étanchéité apparente des mondes qui en serait la cause.
Ma boîte crânienne renferme une machine biologique qui décode et documente des longueurs d'ondes captées par mes organes sensoriels. Ce que je perçois comme réel n'est ainsi qu'une représentation comme une autre et sans doute parmi une infinité d'autres possibles. La mouche, qui se pose sur l'écran de mon ordinateur alors que j'écris ce texte, m'est contemporaine. Nous coexistons la mouche et moi. Mais nous ne vivons pas dans le même monde.
Cependant me dis-je, capter, décoder puis documenter, qu'est-ce d'autre sinon lire ? Je lis donc. Je lis tout. Et je cherche à lire les fictions littéraires comme je lis le reste, c'est-à-dire avec la même intention de pouvoir y vivre et y communiquer. Cette gageure m’entraîne dans de drôles d'aventures du côté des réalités virtuelles, des théories transhumanistes et des arts numériques, et aussi du Métavers.  
Depuis 2006 une projection pixelisée de mon esprit, mon avatar présent ce soir parmi les vôtres, erre sur des territoires numériques, tel EVER de l'université de Strasbourg qui nous accueille une nouvelle fois.
Depuis décembre 2015 je suis aussi en contact avec un récit que chaque semaine je retranscris fidèlement. Cela raconte l'histoire du voyage intérieur du lecteur de fictions. La chose prend l'apparence d'un livre, d'un book in progress, pour reprendre à son sujet l'expression de Natan Karczmar, et se présente comme un manuel de résistance pour entrer dans les fictions littéraires comme nous entrerions dans des territoires réels, et pour y puiser des forces nouvelles et y trouver des alliés.
Dès lors la question peut en effet se poser du lien entre les mondes parallèles de nos lectures et un espace digital comme celui que nous partageons en ce moment même.
Pour moi la question reste entière. Je vois ici avant tout un espace de médiation, mais une expression aussi peut-être du désir qui hante notre espèce humaine d'explorer sans cesse de nouveaux territoires à nommer et que nous soumettons aussitôt à la grille de lecture de notre langage.
Que sommes-nous, ici, ce soir, en train de coloniser ?
Sommes-nous certains d'y être les seuls habitants, et que les datas et les scripts ne contiennent pas en germes une autre forme de vie ?
Ce point de vue que je cherche à formuler n'est cependant que celui d'un lecteur, et un autre, un point de vue d'auteur comme celui de Denis Morin sera sans doute tout aussi éclairant, et c'est donc en vous remerciant toutes et tous pour votre écoute, que ma première question à Denis sera :
– Cher Denis Morin, c'est à l'auteur du recueil Camille Claudel, la valse des gestes que je m'adresse, quel sens cela a-t-il ou a-t-il progressivement pris pour toi, que de transporter, de voir transfigurer, ici, tes mots, ton texte, ton langage poétique en somme ? "