samedi 5 décembre 2015

Existe-t-il une sérénité du texte imprimé et de sa lecture ?

Ce texte de réflexion a été pensé pour une séance du séminaire Franco-Brésilien dirigé par Ana Maria Peçanha, le 1er décembre 2015 au Laboratoire d'éthique médicale de l'université Paris Descartes (sur le thème de la sérénité et avec les interventions de Sylvie Dallet, Orazio Maria Valastro et Norbert Chatillon).
L'objectif de ce texte était de questionner l'éventuelle perte du sentiment de sérénité de la lecture profonde, au fil des mutations des dispositifs et des pratiques de lecture que nous observons depuis quelques années déjà.


 

"En introduction, je vous propose une plongée, peut-être désagréable mais instructive je l'espère : une descente dans le gouffre du langage.
Écoutez ceci : « Sirius attriste le ciel d’une lumière inquiétante. ».
Ces paroles sont du poète latin Virgile, dans L'Énéide, le "Livre des voyages et des prophéties". Énée était l'un des héros de la guerre de Troie et Sirius est la principale étoile de la constellation du Grand Chien, annonciatrice des funestes canicules et des famines.

La sérénité, que le monde contemporain imagine comme un sentiment paisible de bien-être, découle du latin serenitas, qui signifie sécheresse. Serenitas vient de serenus, qui serait apparenté au terme grec ancien seirios, signifiant : destructeur, et ayant donné le nom latin Sirius : l'étoile de la canicule.
« Les gens rendaient leur douce vie ou traînaient un corps malade ;
alors, Sirius brûlait les champs rendus stériles ; les plantes séchaient
et les moissons malades empêchaient toute subsistance. » (Virgile).
 
Nous avons dans le souffle de cette parole, ce vent âcre qui remonte à nous la fureur et la violence des guerres, les épopées mythiques et le choc des civilisations, Rome et Athènes, Virgile et Homère, toutes les oppositions nécessaires à la manifestation de la vie.
Alors, comment, au 21e siècle, acter la métamorphose de la sérénité en un sentiment de douce quiétude ? Ne devrions-nous pas plutôt descendre en nous-mêmes jusqu'à son enracinement et faire face, comme ont fait face les héros de la Guerre de Troie, comme Virgile a fait face à la nécessité d'égaler Homère ?
Nous le voyons, d'emblée il s'agit bien dans cette histoire de livres, au pluriel, et de lectures, au pluriel également. Ce dont je parle c'est de ce que livres et lectures véhiculent au-delà des histoires qu'ils exposent à la vue.
Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, et Albert Camus l'a fait avant moi dans Prométhée aux enfers (recueil L'été) en écrivant ceci : « Les mythes n'ont pas de vie par eux-mêmes. Ils attendent que nous les incarnions. Qu'un seul homme au monde réponde à leur appel, et ils nous offrent leur sève intacte. » (1946).
 
Aujourd'hui, les technologies issues de l'informatique nous immergent dans un monde au sein duquel les dispositifs de lecture et d'information en temps réel nous sont de moins en moins maîtrisables. En même temps, les nouvelles formes de narration et de partages d'informations brouillent les frontières entre réalités et fictions, informations et rumeurs.
Les dispositifs sur lesquels nous lisons, et qui de plus en plus deviennent également ceux sur lesquels nous nous informons et ceux avec lesquels nous communiquons, sont de véritables Boites de Pandore, desquelles se déversent sur nous tous les malheurs du monde !
Ils sont en même temps un véritable Tonneau des Danaïdes que nous remplissons sans fin, participant ainsi nous-mêmes au malheur du monde en le répandant sans retenue.
C'est Protée qui est à l'action dans ces métamorphoses de l'information écrite en flux, qui nous emporte, tandis que notre orgueil nous pousse à penser que nous surfons ou que nous zappons.
Force est de constater que les nouveaux dispositifs de lecture (liseuses à encre électronique, tablettes multimédia et ordinateurs, smartphones, et objets connectés de toutes espèces...) interrogent massivement notre rapport au temps et au réel. Examinons rapidement cela...

La lecture est passée par plusieurs phases historiques assez clairement identifiables.
D'abord une phase de lecture immersive naturelle, celle de la bibliographie offerte du monde. Je l'imagine commune à toutes les manifestations du vivant et je la trouve évoquée dans cette citation d'Italo Calvino : « L'œil s'arrête rarement sur quelque chose, et seulement quand il y a reconnu le signe d'autre chose : une empreinte sur le sable indique le passage du tigre, un marais annonce une source, la fleur de la guimauve la fin de l'hiver. Tout le reste est muet et interchangeable ; les arbres et les pierres ne sont que ce qu'ils sont. » (Les villes et les signes, dans Les villes invisibles, 1972).
La lecture est sortie du bois bien avant que les hommes inventent les écritures.
Avec cette invention cependant la lecture accédera au statut d'activité culturelle. D'abord magique (objets parlants de la Grèce ancienne, statues épigraphiques, amulettes de la kabbale pratique, etc.), aujourd'hui pour un neuroscientifque comme Stanislas Dehaene la lecture reposerait sur des mécanismes cérébraux anciens de reconnaissance visuelle des objets et des visages, et qui auraient évolué pour des usages plus complexes. Espérons qu'une telle plasticité soit encore possible.
Ensuite, et très progressivement en fonction du développement des écritures et de ses apprentissages liés, une phase de lecture intensive. Sommairement, elle se caractérise par un nombre réduit de lecteurs et d'écrits, et conséquemment par des lecteurs qui lisent et relisent régulièrement les mêmes textes, le plus souvent religieux ou philosophiques.
Puis, avec la mise au point et les développements de l'imprimerie, véritablement significatifs à partir du 16e siècle seulement, une période de lecture extensive. Nous avons alors à la fois de plus en plus de livres et de plus en plus de lecteurs qui ont tendance à ne lire qu'une seule fois des livres nouveaux pour eux et de plus en plus des œuvres de fiction.
Depuis la fin du siècle précédent, de nouveaux dispositifs de lecture nous font passer à une nouvelle étape. Nous pourrions la qualifier de lecture hyper-extensive. Une lecture souvent plus rapide et moins linéaire, voire partielle, hypertexte et connectée, souvent aussi partagée et commentée, enrichie de commentaires aux commentaires, se mêlant parfois d'écriture collaborative et renouant avec d'anciennes pratiques de l'époque des copistes.
La phase suivante que je devine serait celle d'une métalecture immersive augmentée, rendue possible par le déploiement de technologies immersives (casques de réalité virtuelle et interfaces de réalité augmentée) accroissant artificiellement les capacités naturelles des lecteurs ; rendue possible aussi par l'émergence de nouvelles formes de narration et d'univers transfictionnels.

Concentrons-nous maintenant un instant sur l'objet "livre imprimé sur du papier".
Un aspect de la vie dans lequel nous pouvons éprouver un sentiment de sérénité est probablement l'usage répété d'objets simples et monotâches.
Ainsi il existe (il existait) des outils simples, des machines structurantes, car sans mode d’emploi et nécessitant peu d’intelligence pour leur usage. La plupart de ces instruments nous deviennent rapidement familiers. Il arrive même que certains se fassent oublier au point que leur disparition, un jour, passe inaperçue (par exemple les clés ouvre-boîtes de sardines).
Dans l'Antiquité la liste des machines simples comprenait seulement le levier, la roue, la poulie, le coin et le plan incliné. Certains y ajoutent la vis, l’engrenage et le treuil.
En 1501 un ingénieur italien, Agostino Ramelli, met au point un dispositif simple d'hypertexte : la Roue à livres (deux roues reliées par une douzaine de plateaux articulés sur chacun desquels repose un livre ouvert). C'est simple.
En 2015 la lecture sur ordinateurs ou sur des tablettes numériques tactiles connectées, nous rappelle sans cesse qu’un livre c’est simple comme un marteau ou comme une cuillère à soupe. Et pourtant, nous l’abandonnons de plus en plus souvent au profit de machines à lire.
Pourquoi ?
 
Les effets de réel que la lecture de romans imprimés engendre surpassent pourtant de beaucoup les soi-disant ebooks enrichis.
 
A la base, l’organisation du livre est rudimentaire. Elle repose sur l’archétype de l’empilement. Superposer des pages en un volume stable, empiler des pierres sur la sépulture d’un proche pour qu’il ne soit pas dévoré par les charognards, ériger des tours, construire des bibliothèques, témoignent d'une même manifestation prométhéenne.
Mais en instituant le pli de la feuille, en renfermant les mots entre ses pages et ses pages entre une couverture, en enfermant les livres dans des coffres et les coffres dans des bibliothèques inaccessibles aux profanes, jusqu’au 16e siècle, les livres, en tant que dispositifs de lecture, furent condamnés à être des machines célibataires, singulières et ambiguës, se reproduisant difficilement, lentement, comme des onanistes exhibitionnistes ne fonctionnant que sous les regards et entre les mains de voyeurs, davantage lettrés que lecteurs.
A partir de 1501 le livre est entraîné dans un mécanisme de clonage, il devient progressivement un produit manufacturé et envahissant, et il est maintenant emporté dans un processus qui s'emballe avec la duplication infini de fichiers numériques.
Nous ne pouvons que le constater : il n'y a aucune sérénité dans l'histoire du livre et de la lecture.
 
L'extension du domaine de l'information, c'est-à-dire de la magie, si, comme pour la sérénité, nous comprenons le mot information dans son sens premier de : "l'action de donner forme" (par exemple à l'actualité, à l'actuel et au quotidien), l'extension du domaine de l'information, des formes donc, est patente.
Donner vie à des formes et produire l'illusion de la réalité relève traditionnellement de la magie.
Les nouveaux dispositifs de lecture, avec toutes leurs imperfections du moment et malgré les basses manœuvres commerciales (obsolescence programmée, incompatibilité des programmes, profilage et publicités, etc.), ont pour but de donner forme, sur un mode hallucinatoire, aux masses de données qui prolifèrent dorénavant.
L'objectif est de rendre possible la visualisation d'ensembles complexes qui outrepassent nos capacités humaines de représentation et d'entendement, notamment limitées par une perception des faits selon un mode binaire et une temporalité linéaire.
C'est à une nouvelle grille de lecture du monde que nous devons nous adapter en nous acculturant à de nouvelles pratiques de lecture.
Pour faire face les lecteurs du 21e siècle devront être des lecteurs augmentés.
Bien loin de toute sérénité, le lecteur deviendrait lui-même une machine à traiter l'information, un dispositif mental apte à simuler et à stimuler une grammaire générative nous donnant accès à plusieurs niveaux de lecture de l’univers.
 
En arrière-fond de cette mutation des dispositifs et des pratiques de lecture, les grands récits mythiques, d'avant les livres, d'avant même l'écriture, irriguent toujours nos imaginaires et notre inconscient collectif.
Romans familiaux et romans nationaux ne font toujours que puiser dans le réservoir de ces temps immémoriaux.
Algorithmes, métadonnées et big data, ne sont que des expressions contemporaines de forces antédiluviennes, des mots substitués pour désigner en fait des avatars d'anges et de démons.
Les mythes agissent comme de véritables hologrammes narratifs (un hologramme étant un ensemble d'informations qui n'ont justement pas besoin d'un support physique pour apparaître).
 
Marguerite Yourcenar fait dire à l'empereur Hadrien : « La lettre écrite m'a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m'ont appris à apprécier les gestes. » (Mémoires d'Hadrien).
Ce sentiment de sérénité de la lecture profonde, qui nous accompagne lors de la lecture sur papier, va-t-il subsister, et cela serait-il vraiment souhaitable ?
La vie n'est pas sereine, elle est grouillante.
L'état de vivant nécessite un combat pour rester en vie.
Les grands récits mythologiques, aux sources de toutes civilisations, véhiculent cette violence aux dimensions de forces météorologiques.
L'épopée est l'état naturel du vivant, qui est ainsi livresque par nature, narratif par essence (ce qui expliquerait peut-être en partie notre attachement au livre).
La mise en récit (de l'actualité par exemple), et donc la fiction, seraient une nécessité anthropologique qui sans cesse poserait la question du rapport à la vérité.
Aussi, à la question initiale : Existe-t-il une sérénité du texte imprimé et de sa lecture ? Ma réponse est : oui, mais nous devons probablement nous préparer à y renoncer."

 
N.B. : illustrations du domaine public. Tableaux de Giovanni Domenico Tiepolo (1727-1804) sur Le Cheval de Troie, à envisager ici comme une métaphore de la fiction dans la réalité.