dimanche 4 novembre 2012

Semaine 44/52 : Sans cesse on devient lecteur…

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon sentiment personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 44/52.
 
 
Comme j’ai dans cette chronique même et à plusieurs reprises noté les connotations liquides des métaphores qui s’attachent à traduire l’extension pervasive du numérique, sur ce que nous pensions limité (notre environnement matériel, physique), je dirais qu’il s’agit aujourd’hui d’une chronique à marée basse.
C’est la première fois depuis quarante quatre semaines, la première fois depuis le début de cette année 2012, que l’océan des mots se retire.
Qu’ai-je à dire d’important ?
Je me redécouvre simplement lecteur.
 
Des lecteurs dé-livrés ?
 
Un récent commentaire sur mon blog se finissait ainsi : « Documentaliste en lycée, j'assiste à des stratégies d'évitement des lectures qui me laissent songeuse... ».
Quelles stratégies d’évitement suis-je à mon insu en train d’exécuter dans cet opus ?
Il nous faudrait je pense faire la part des choses entre les nouveaux dispositifs et les nouvelles interfaces de lecture qui permettent de contourner et d'annihiler en partie ces stratégies d'évitement de la lecture, et celles et ceux qui n’en sont que des avatars technicisés.
Les jeunes sont-ils des « déclencheurs d’usage », comme je l’ai entendu affirmer cette semaine au cours des « Rencontres Médiation et numérique dans les équipements culturels » organisées par le ministère de la culture et de la communication, ou bien les passeurs insoupçonnés de certaines valeurs autour desquels leur jeunesse s’est cristallisée ?
Je ne pense pas que l’on puisse réduire des milliers de personnalités individuelles à une catégorie sociale uniforme.
Nous ne sommes pas des adresses IP, nous ne sommes pas des numéros. Suis-je programmé ?
Ce que j’observe à mon niveau personnel, auprès des étudiants avec lesquels je suis en contact, dans les quelques cours que je donne, dans les transports en commun, les jardins publics, les rues et les cafés, c’est une jeunesse attachée au livre imprimé.
 
Il y a là sans doute une difficulté d’ordre générationnel et qui fausse ma perception, brouille ma compréhension, mon interprétation forcément subjective de ce qu’ils me disent et de ce qu’ils ne me disent pas. Ce qu’il faudrait pouvoir faire serait de repérer les nouvelles médiations culturelles qui apparaissent au sein des populations jeunes, la formation et le cycle de vie des nouveaux leviers de transmission qui agissent sur elles, comme jadis l’imprimerie naissante agit sur des générations de lecteurs.
 
De nouvelles tactiques de lecture se déploient dans l’hypermédia.
Malgré mon expérience de plusieurs années dans le Métavers je reste étranger aux mondes spécifiques des jeux massivement multijoueurs en ligne, dont certains sont certainement les équivalents modernes de grands romans russes au cœur desquels les lecteurs ont cette chance miraculeuse de pouvoir devenir des personnages à part entière.
 
De plus en plus de membres de notre tribu s’érigent comme lecteurs dé-livrés des livres. En se déliant ainsi je crois bien qu’ils se rattachent fondamentalement à l’aventure de l’espèce humaine.
 
Le nouveau rapport au texte qui s’instaure induit un nouveau système de pensée.
Les pouvoirs de l’écrit se fissurent.
L’eau s’infiltre.
L’image des vastes palais, des civilisations englouties, resurgit en nous.
Son reflet danse autant dans les vraies que dans les fausses photographies de l'ouragan Sandy.
Un destin d’Atlantide.
Les plus grands empires ont une fin.
La nôtre approche.
 
En cette période d’e-incunables, en plus de la prise de conscience de la part d’imprédictible sur l’avenir et de notre part d’ignorance vis-à-vis du passé, deux nécessités que je pointais ici même récemment, et comme j’en appelais également à une prise de conscience renouvelée du caractère intemporel du livre, il serait de notre devoir de démasquer sous leurs multiples facettes les stratégies d’évitement qui nous animent.
Qu’est-ce qui m’anime ici même depuis des mois dans ces confessions déguisées ?
Le simple mystère de devenir sans cesse lecteur ?
 

dimanche 28 octobre 2012

Semaine 43/52 : Fusionner avec le livre

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon sentiment personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 43/52.
  
Plusieurs lectures m’ont inspiré cette semaine. Et puis je ne comprends pas toujours le sens de tous ces colloques et autres rassemblements qui se multiplient. Sous des appellations contemporaines les vieilles corporations s’y parlent entre elles. Et après ?

Dans tous ces débats autour du livre et du numérique, où sont les historiens, les ethnologues, les anthropologues, les neurobiologistes, les linguistes, les sémiologues, les philosophes, les poètes, et les lecteurs ? Les lecteurs où sont-ils ? Les bibliothécaires, les enseignants (notamment de littérature), les professeurs des écoles qui apprennent à lire et à écrire aux enfants, et les professeurs documentalistes ? Tous se réunissent entre eux.
 
Or je pense que seule une approche transhistorique et transdisciplinaire pourrait nous permettre d’aborder sans trop de casse le nouveau monde qui nait sous nos yeux. Sinon ?
Ce sera le naufrage. Général. Seuls ceux qui trouveront une place dans quelques canots, ceux qui savent bien nager (il y en a), et, bien évidemment, les quelques-uns qui auront déjà pris pied sur ce nouveau monde, seuls ceux-là s’en sortiront pour ouvrir un nouveau chapitre de l’épopée de notre espèce.
 
L’Homo Lector
 
L’histoire ne se répète jamais, mais l’observation de ses ères successives peut nous permettre d’y lire de grands cycles qui, à des siècles, à des millénaires de distance, reviennent et nous amènent à un autre niveau d’évolution, sur un autre plan : c’est la même chose, mais c’est totalement différent pourtant.
 
Il se pourrait donc bien que le livre et le web fusionnent, mais alors comme lors de l’acquisition de la parole articulée et durant les grandes civilisations qui ont vécu sur Terre avant l’écriture, comme le livre et la nature fusionnaient alors.
Pour l’heure, et depuis plusieurs siècles, la lecture immersive — celle qui captive son lecteur, en ensorcelle peut-être quelques-unes, quelques-uns dont je suis, comme une survivance, car ce type de lecture stimulerait dans leur cerveau archaïque ce sentiment océanique de fusion avec le Monde ; la lecture immersive m’apparaît comme la frontière à passer.
Plutôt que de parler de fusion du livre et du web, je parlerais pour ma part de fusion du livre et des territoires numériques.
 
L’espèce humaine, avec l’hybridation homme-nano-ordinateurs, entrerait dans l’ère de l’Homo Lector, lecteur non plus seulement dans le sens où nous l’entendons depuis l’apparition des écritures, mais aussi dans le sens de système (logiciel) pouvant lire et s’orienter dans des flux de données de différents formats, décoder et interpréter une constellation fluide de territoires indépendants dans l’interdépendance.
Ce serait cette voie fluviale qu’il s’agirait maintenant d’emprunter.
Dans ce nouveau monde les manipulations textuelles n’y auront pas moins d’impacts que les manipulations génétiques et il se pourrait même que les deux aient partie liée ensemble.
Ce sera alors l’homme qui seul pourra une nouvelle fois assurer la transmission.
L’avenir, je pense, a besoin de notre mémoire du livre.
 
La lecture comme entrainement au monde de demain
 
Certains peuvent redouter là (ou dans mes propos) un processus de déréalisation, que les plus matérialistes perçoivent peut-être déjà dans la fiction en général, et dans le roman en particulier.
En fait, dans mon esprit, il ne s’agit pas tant d’une artificialisation, que d’ouvrir plus largement nos capacités perceptives, de repousser les limites de ce que nous appelons benoitement : “réalité”.
Limiter le concept de “réalité” seulement à ce que nous sommes capables de percevoir revient à réduire l’univers aux limites de nos capacités individuelles. C’est se comporter en machine et non en vivant et non en humain. Une radio ne reçoit pas les ondes de la télévision. Mais ne serions-nous pas plus que des appareils récepteurs ?
Je rejoins ici les réflexions de Pierre Lévy sur “La virtualisation du texte(extrait de Sur les chemins du virtuel - La Découverte éd., Paris, 1995), texte qui est à considérer comme un objet virtuel dont chaque lecture est une actualisation qui s’exprime par son propre paysage subjectif : « au-dessus des pages lisses un paysage sémantique mobile et accidenté ».
« L'espace du sens, écrit Pierre Lévy dans ce texte, ne préexiste pas à la lecture. C'est en le parcourant, en le cartographiant que nous le fabriquons, que nous l'actualisons. »
Je ne prétends aucunement que la lecture puisse nous apporter une connaissance lucide d’un monde supposé réel. La réalité n’existe pas. Nous qualifions d’un commun accord tacite de “réel” la part commune de quelques phénomènes, le plus souvent matériels, que nous percevons à peu près de la même manière.
Mais je pense que nous allons tous vivre une extension du royaume de la lecture, alors que tout porterait au contraire à croire au triomphe de l’image sonore animée, à Hollywood partout, à Luna Park toujours.
 
S’entrainer à la lecture immersive et aux échanges sur les territoires numériques, cette seconde planète qui, comme une peau sensible, recouvre progressivement la totalité de notre vieux monde, c’est initier son acclimatation à ce nouveau monde qui se déploiera durant les premiers siècles de ce troisième millénaire.
Mais pourquoi s’y acclimater puisque nous n’y vivrons pas ?
En ce qui me concerne : par refus de renoncer.
 
Dans son dernier grand roman, Thomas Mann sur un autre sujet, pose la question suivante : « Mais ce qui cesse de correspondre à sa définition ne cesse-t-il pas du même coup d’exister ? ».
En la lisant je ne peux m’empêcher de penser aux livres.
« Les manifestations les plus intéressantes de la vie, y fait dire plus loin Thomas Mann à son personnage principal, inventeur de la musique sérielle, ont sans doute toujours ce double visage de passé et d’avenir, elles sont probablement toujours progressives et régressives à la fois. Elles décèlent l’ambigüité de la vie même. ».
Moi-même et ici même dans cette chronique, je suis ambigu. Je le sais. Je ne m’en excuse pas.
 
J’ai l’impression quand même que beaucoup de ces gens qui s’agitent autour de moi sont en fait subjugués par l’écume du tsunami qui approche. La nouveauté de la tablette machin et la nouvelle tablette chose.
J’ai revu hier soir Les enfants du paradis.
Ce qu’écrivit Prévert : « La nouveauté… c’est vieux comme le monde, la nouveauté ! ».
 
Les trajets de la nuit ne doivent plus nous obscurcir ; nous devons aller maintenant, fiers et confiants. Et fusionner avec le livre.
 

jeudi 25 octobre 2012

294 jours de lutte pour l'avenir du texte, du livre et de la lecture...

Depuis le 08 janvier 2012 je développe une chronique hebdomadaire dans laquelle j'essaye tant bien que mal d'articuler les évènements des semaines écoulées avec les problématiques de la prospective du livre et de la lecture, avec mes espoirs, mes doutes et mes révoltes aussi.
Je suis dans la dernière ligne droite.
 
Le rideau tombera avec la chronique de la semaine 52/52.
Ci-après le sommaire des 42 premiers numéros.
Certains ont été repris dans la revue belge francophone Numéritérature.
  
Moutons et perroquets
Semaine 02/52 :
Le livre à l’école du futur
Au seuil d'un autre monde
Semaine 03/52 :
Vers le biolivre ou le plasmabook ?
Je deviens peut-être un peu fou
Les droits des lecteurs menacés
Les droits des auteurs toujours bafoués
La partie immergée de l’iceberg
Semaine 05/52 : D’une possible trans-littérature dans le récit transmédia
Un monde en développement…
Nous sommes le Livre
Semaine 06/52 : Le Livre Absolu
Avatars de chair et Livres de pierre
Du lecteur au personnage sur la scène du monde
Saint-Germain-des-Prés en état de siège ?
Pendant ce temps l’histoire s’écrit…
Et si le hasard n’existait pas ?
Semaine 08/52 : Je est une bibliothèque
Le volume, ce ferment…
Je suis un bipède, un (dé)lire sur pattes
Les grands cimetières sous les livres…
Semaine 09/52 : De la diffusion à l’infusion
Psychogéographie et ubiquité
Comment qualifier cette naissance à la noospshère ?
Un prodige agissant. Une seconde Renaissance ?
Semaine 10/52 : Primauté des articulations
Une semaine "sérendipitielle" de remise en questions
Des phrases qui articuleraient notre présence au monde
« O tempora, O mores » - « Ô temps, ô mœurs ! » (Cicéron)
Des robots indexeurs et prescripteurs
Au-delà de tous les livres LE Livre dont nous sommes les héros
J’aurais besoin que mes avatars m’aident
Semaine 12/52 : Le livre comme objectif
Danger si le livre nous devient étranger
Ne plus rien attendre des professionnels du livre
Semaine 13/52 : Troubles à l’ordre public Bd St-Germain
Quand le 19ème revient hanter mes nuits
Ceux qui font tourner les manèges
Semaine 14/52 : La Grande Pâque à Singe-des-Prés
Immobile près de la rue Grégoire-de-Tours
Mais je suis une grenouille !
Semaine 15/52 : L’obsolescence du livre
Transfiguration du lecteur
Craindre un évanouissement de la lecture
Semaine 16/52 : Une vraie ambition pour le livre et la lecture !
La peste ou le choléra ?
Mais que serions-nous en droit de revendiquer ?
Semaine 17/52 : Cette semaine je me suis fait insulter par un éditeur !
Un baromètre trop optimiste
Pourquoi me laisserais-je insulter par un directeur de collection ?
Semaine 18/52 : Pas Occupy Saint-Germain-des-Prés
Le collectif Livres de Papier
Du loup blanc au mouton noir
Semaine 19/52 : Le lecteur chimérique
La rétractation technologique
La rétine et la peau
Semaine 20/52 : Le livre devant soi
Et j’appris un jour à lire…
Semaine 21/52 : Le livre imprimé comme chrysalide
Être ou ne pas être héroïque ?
Semaine 22/52 : Lire, de la symbiose à l’osmose
Un humanisme numérique ?
Un horizon sonore ?
Semaine 23/52 : L’utopie qui se dessine pour le livre
Utopie ou dystopie ?
Semaine 24/52 : Ma bibliothèque m’appartient-elle ?
La voilà la génération perdue !
Et puis il y a la nature humaine…
Semaine 25/52 : Je préfèrerai ne pas…
La désobéissance intellectuelle
En veux-tu ? En voilà !
Semaine 26/52 : Le pouvoir hallucinogène de la lecture
Quand je lis…
Lire avec un casque !
Semaine 27/52 : Et si l’écriture disparaissait ?
Quand la réalité rattrape la lecture
Vers une civilisation post-alphabétique
Semaine 28/52 : Futurologie du livre
Je me souviens la troisième phrase
Semaine 29/52 : L’impressionnisme de la lecture
La voix de son maitre
Ce qui fait image
Semaine 30/52 : Pourquoi je m’interdis l’autoédition
Tous ont droit. Mais où est leur devoir ?
La mutation de l’espèce
Semaine 31/52 : Mangeur de livres
Bibliothérapie à marée basse
Extraction de la pierre de folie
Semaine 32/52 : L’obsession textuelle
Milan Kundera et Pascal Quignard
Le fascisme des marques
Semaine 33/52 : L’Annonce faite aux éditeurs
Bientôt la fin du spectacle ?
Vous avez souri en lisant Étienne de la Boétie
Semaine 34/52 : Le livre comme partition
Le rêve du livre métamorphosé
Semaine 35/52 : Pourquoi Danton ?
Une statue à Singe-des-Prés
Un monde impropre à toute aventure mythique..
Semaine 36/52 : “Appel des 451”, mais combien sont-ils à freiner dans le virage ?
Un néo-luddisme qui ne dit pas son nom !
Il faut répondre à cet Appel!
Semaine 37/52 : L’édition numérique n’existe peut-être pas !
Penser sur un autre rythme
Une trahison des historiens ?
Semaine 38/52 : Ce qui ferait roman (maintenant)
De l’auteur aux générateurs de romans
Entendre lire dans son cercueil
Semaine 39/52 : L’imprédictible et l’intemporel
Le sentiment que beaucoup abandonnent
Semaine 40/52 : Je porte mes mains sur le livre je le porte à mes yeux à mon nez…
Remonter aux sources du livre
Porter le livre à bout de bras
Semaine 41/52 : Les girafes et les éléphants…
Bloqués dans la monotonie du lexique
Semaine 42/52 : Le livre dépasse la fiction
Rendez-vous en 2440

mercredi 24 octobre 2012

100 Acteurs de l'Edition Numérique Francophone

L'actualisation de ce jour porte à 100 le nombre d'entreprises francophones entrant dans ma définition de l'édition numérique (pure-player).
La liste complète avec les liens reste librement consultable ici même en suivant ce lien...
Je recherche toujours particulièrement des initiatives d'édition numérique francophone en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud...

mardi 23 octobre 2012

Réflexions sur la lecture dans Numéritérature 4

Le numéro 4 du e-magazine Numéritérature vient juste de paraitre.
Il publie une version retravaillée de quelques-unes de mes récentes chroniques, sous le titre : Réflexions sur la lecture en 2012 : cinq semaines de doutes et de lutte…
Qu'en pensez-vous ?
  
Le numéro est téléchargeable gratuitement en cliquant ici (pour celles et ceux qui ne seraient pas équipés d'une tablette lisant le format epub il suffit de télécharger préalablement le logiciel gratuit Calibre (par exemple) pour pouvoir le lire facilement sur son ordinateur).
Une occasion à ne pas manquer donc, pour découvrir ce magazine consacré à l'édition numérique, versant techno, mais aussi littéraire. Une belle initiative à suivre de Willem Heremans depuis la Belgique.
 

lundi 22 octobre 2012

Le monde, didascalie des romans

Dans El ultimo lector (qu'avec licence nous pourrions comprendre en français, soit comme : le dernier lecteur, soit comme : le lecteur ultime, dans le sens de suprême, qui ne saurait être dépassé), David Toscana nous met face à nos propres responsabilités de lecteurs.
Son personnage de bibliothécaire est exemplaire en ce sens que c'est dans les livres, dans la littérature, dans la fiction, qu'il cherche les clés de lecture du monde.
A titre purement personnel, je serais bibliothécaire, que ce personnage-là serait pour moi un véritable modèle.
Si son environnement est énigmatique (il me rappelle quant à moi, par certaines résonances subtiles, celui de "La femme des sables" de Kôbô Abe), le nôtre l'est-il moins ?
 
Revaloriser le statut de lecteur
 
La réflexivité de la lecture, la conscience de lire (je sais que je lis et que ce que je lis me rappelle d'autres lectures ou me ramène à des situations vécues par moi ou par d'autres...) est certainement, avec le rêve, l'une des expériences les plus singulières que nous pouvons vivre.
Le problème est peut-être que le statut de lecteur n'a jamais été véritablement valorisé. Un lecteur est considéré comme quelqu'un(e) qui passe (voire perd) son temps à lire. Par l'interprofession du livre il est souvent considéré comme un acheteur, comme un client, comme un consommateur.
Or le lecteur, comme sujet, entreprend un voyage symbolique osé, singulier, au cours duquel il opère en vérité comme un véritable passeur de sens.
Tourné vers le récit (l'écrit, imprimé ou numérisé, est une trace de la parole qui conte - et compte, l'écrit marque la parole dans son absence même), tourné vers l'écrit donc, le lecteur-sujet se retourne vers le monde et revient à lui, en tant que lecteur porteur d'une expérience à même de modifier son propre regard sur ce monde souvent difficilement lisible.
L'expérience consciente et assumée de la lecture peut ainsi permettre au lecteur de transformer son expérience du monde, en la faisant passer d'un plan intellectuel, à celui d'un champ romanesque à cultiver, justement par ses lectures permanentes, et dans lequel il peut être un personnage actif, voire un auteur, l'auteur de son histoire, de sa légende personnelle qu'il saura alors découvrir dans ses lectures.
 
Il faudrait peut-être, et peut-être les facteurs de dématérialisation et de déstabilisation du livre et de lecture qui sont actuellement et depuis quelques années déjà en action, le permettront-ils, il faudrait réduire la fracture entre fiction et réalité.
Pour l'espèce fabulatrice à laquelle nous appartenons (relire "L'espèce fabulatrice", de Nancy Huston, Actes Sud éd., 2008), le monde dit "réel" n'est en fait qu'une immense didascalie des romans que nous nous racontons sans cesse, que nous les écrivions ou pas d'ailleurs.
Nous devrions aussi faire en sorte je pense, que ce passage de l'édition manuscrite à l'édition numérique, soit lui aussi littérature, c'est-à-dire qu'il fasse littérature, pour que précisément la littérature s'immisce dans ce qui se cristallise aujourd'hui autour de pratiques nouvelles, celles que nous découvrons tous dans l'utilisation de petites machines à lire et de vastes réseaux d'échanges, dans l'abolition aussi de ce que, depuis quelques siècles, nous appelions "livre".
 
Quoi qu'il en soit, et même si vous n'êtes pas d'accord avec ce point de vue, ce livre paru en 2009 aux éditions Zulma, "El ultimo lector", sous la plume d'un auteur mexicain, David Toscana (traduit par François-Michel Durazzo), est un grand livre. Le rabat de sa couverture ne ment pas en disant qu'il s'agit d'un : "roman jubilatoire, où toutes les interrogations sur les enjeux de la fiction nous ramènent à la grande tradition du réalisme magique sud-américain des Garcia Marquez ou Juan Rulfo".
Je vous conseille donc de le lire et de vous comporter comme ce bibliothécaire qu'il met en scène ;-)