dimanche 8 avril 2012

Semaine 14/52 : La Grande Pâque à Singe-des-Prés

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon ressenti personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 14/52.

Promis juré ! Dès la semaine prochaine je reprends le fil du devenir du livre et de la lecture dans le labyrinthe de cette première moitié du 21e siècle.
Vous me pardonnerez peut-être de rester pour cette semaine encore dans une veine un peu plus autobiographique. Il s’avère que ce dimanche est celui de Pâques et que depuis 1999 à toutes les Pâques je pense à… La grande Pâque.
La grande Pâque est une œuvre magistrale de l’artiste et compositeur Jacques Besse.
La grande Pâque est un court récit autobiographique de moins d’une centaine de pages : « Paris 1960, du vendredi au lundi de Pâques. Jacques Besse, sans logis, le ventre vide, déambule de Montparnasse aux Buttes Chaumont, d’Austerlitz à Sébastopol, passant et repassant par Singe-des-Prés, le cœur de la ville. » [Extrait quatrième de couverture, éditions La Chambre d’échos, 1999].
La grande Pâque est pour moi une œuvre majeure de notre littérature.
  
Immobile près de la rue Grégoire-de-Tours
 
Je n’avais que quelques mois et je vagissais sans fin rue Breguet, à quelques pas de la Bastille. Des pas que je ne pouvais pas faire. Jacques Besse lui déambulait.
Écoutez : « Je ne suis pas encore au carrefour de l’Odéon, et déjà je sens toute la circulation des piétons et des voitures enchaînée par l’accent d’une future création lyrique […] Je me suis à peine senti rue Monsieur-le-Prince […] Je reviens vers le boulevard Saint-Germain. Les bruits des moteurs et des freins, les pas des piétons serrent leur musicalité introductrice. Tout s’attend à quelque chose de concertant, capable de faire pâlir le plus génial des concerts de notre tradition. […] Et le seul corps du seul Jacques Besse, traversant le trottoir sud du carrefour de l’Odéon, aborde le boulevard vers Saint-Germain-des-Prés. Et juste au même moment, l’introduction frémissante […] Je m’arrête immobile près de la rue Grégoire-de-Tours. Je m’installe comme un célébrant au centre du tourbillon que ne mentent pas les gestes quotidiens, tant chaque mouvement de chaque parisien cède au rythme vainqueur» [pp. 72-75].

Il y a dans La grande Pâque, en plus resserré, en plus puissant, quelque chose de la force d’un livre comme En compagnie d’Antonin Artaud, le journal de Jacques Prevel, œuvre plus connue grâce au film de 1993 de Gérard Mordillat, avec notamment Sami Frey. 
 
Aujourd’hui il m’arrive souvent de voir Singe-des-Prés derrière Saint-Germain-des-Prés. J’aiguise mes sens carrefour de l’Odéon pour percevoir un écho de cette symphonie fantastique composée et dirigée par le grand Jacques Besse. 
Pour tout habitant de Saint-Germain-des-Prés ce livre devrait être une lecture obligatoire. Un devoir d’honnête homme.
A Saint-Germain-des-Prés un monument, une statue, devrait être élevée à la gloire de Jacques Besse. Ossip Zadkine aurait été à la hauteur je pense [Cf. illustration : Jardin du Luxembourg (Paris 6e) "L’Hommage à Paul Eluard", 1954, par Ossip Zadkine].
 
Mais je suis une grenouille !
  
Dans cette Grande Pâque de Jacques Besse nous sommes loin du Saint-Germain-des-Prés et de l’amusant restaurant que René Barjavel nous présente en 1943 dans son roman de science-fiction (ou d’anticipation ?) : Ravage, dont l’action se situe en 2052. Un livre que je vous recommande aussi.
Dans le train le jeune héros, François, lit sur une tablette que nous appellerions aujourd’hui "liseuse". Il va de Marseille à Paris. Quelques chapitres plus loin crash total : plus d’électricité.
Réfléchissez deux secondes s’il vous plait : que feriez-vous, que ferions-nous demain si nous n’avions plus du tout d’électricité ? Pas pour quelques heures, quelques jours, ou quelques mois, mais plus jamais. Comment ferions-nous ? (Notamment pour lire des ebooks !).
Bon je reviens au restaurant…
 
« Le boulevard Saint-Germain était un fleuve de feu. Interdit aux autos, il offrait aux promeneurs la tentation de mille boutiques illuminées. […] François, nous raconte Barjavel, poussa la porte de la Brasserie 13 […] Il était de tradition, dans cet établissement, de manger le bifteck-frites, et tout client s’en voyait automatiquement servi une généreuse portion. ».
  
En parlant steak, d’entrecôtes et de déambulation dans Saint-Germain des Prés… Je déambule moi-même souvent à Saint-Germain-des-Prés. Une fois à la sortie de la station de métro Mabillon, pratiquement à l’angle de la rue du Four (vous savez… Tu viens me dire bonjour // Au coin d’la rue du Four // Tu viens me visiter // A Saint-Germain-des-Prés… Guy Béart …), et une fois donc j’y suis tombé nez à nez avec un bœuf.
  
Je suppose en effet que ce petit monsieur est un bœuf puisqu’il se complait à mon sujet à citer la fable de Jean de La Fontaine, La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf, en me mettant bien évidemment dans la position de la grenouille. Grand bien lui fasse ! Pour moi un bœuf n’est jamais rien d’autre qu’un taureau émasculé au destin d’entrecôtes. « Saignante ! S’il vous plait garçon… ». Et bonnes fêtes de Pâques !