dimanche 16 septembre 2012

Semaine 37/52 : L’édition numérique n’existe peut-être pas !

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon sentiment personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 37/52.
 
La polémique stérile de ces derniers jours autour de l’Appel des 451 et du soutien de Maurice Nadeau (qui doit légitimement s’inquiéter pour le devenir de La Quinzaine littéraire), cela ajouté à la nausée du flux quotidien de désinformation, tout cela a remué pas mal de doutes en moi toute cette semaine, et toutes ces interrogations peuvent se résumer en fin de compte en une seule et unique question essentielle, qu’il nous faut je pense regarder en face : l’édition numérique existe-t-elle vraiment ?
    
Penser sur un autre rythme
 
A observer ce qu’il se passe dans le champ des politiques d’édition depuis une dizaine d’années, nous pouvons douter de la réelle émergence d’une édition numérique constituée en tant que telle.



  
Nous devrions je pense étudier deux hypothèses.
La première serait la possibilité que l'édition numérique ne soit peut-être que l’épiphénomène d’un phénomène beaucoup plus vaste et bien antérieur à l’invention du web en 1989 par Tim Berners-Lee au CERN (Conseil européen pour la recherche nucléaire) de Genève, et même antérieur à l’idée du Mundaneum par les Belges Paul Otlet et Henri La Fontaine, vers 1895 avec la création de l'Office international de bibliographie.
Cette première hypothèse ne m’apparaît pas farfelue, elle est crédible et relativise l’importance de ce autour de quoi nous nous agitons tant, moi le premier.
 
Nous pourrions peut-être faire remonter ce phénomène, dont ce que nous appelons aujourd’hui “édition numérique” serait l’épiphénomène, à l’Arbre de Porphyre au… troisième siècle. (Voir à ce sujet les travaux d’Umberto Eco et notamment son recueil d’essais : De l’arbre au labyrinthe, études historiques sur le signe et son interprétation.)
 
Notre emballement trouve peut-être en partie une explication dans notre mésusage français du terme “numérique”, tel que l’a pertinemment dénoncé Alexandre Moatti dans la revue Le débat, récemment consacrée au thème : Le livre, le numérique.
Numérique” est en fait, comme nous le rappelle donc Alexandre Moatti, un adjectif, et s’il le reste dans : “l’édition numérique”, il se retrouve cependant couramment et abusivement substantivé (“le numérique”), et ainsi amené à conceptualiser et sacraliser ce qui relève en fait de la puissance de l’informatique et de l’électronique, tout en se reliant au superpouvoir de l’Internet.
Un tel glissement de sens génère de l’inintelligibilité. Comme le remarque Alexandre Moatti, le terme : « en vient ainsi à être utilisé ad nauseam pour figurer l’immatériel, au détriment de l’immense base matérielle et logicielle sous-jacente ».
 
Parler “d’édition numérique” sans savoir de quoi l’on parle précisément et si celle-ci existe réellement, influence l’évolution de l’édition sans que l’on sache exactement dans quel sens.
Moatti conclut : « Le numérique en vient à être phénoménalisé et, dans son acception culturelle, presque sacralisé au rang d’un mode d’expression et de communication (sans rapport avec le sens initial de l’adjectif), comme l’écrit ou l’oral. ».
 
La seconde hypothèse avancerait l’idée que l’édition numérique serait peut-être une sorte d'impasse technologique, comme le fut le parchemin.
Le papier, comme nous le rappelle Roger Dédame dans Les Artisans de l’écrit, aura mis quinze siècles pour arriver en Europe, considérant qu’il fut mis au point en Chine vers le deuxième siècle avant l’ère commune, si l’on en croit Erik Orsenna et les spécialistes qu’il a consultés pour son ouvrage Sur la route du papier.
Pourquoi ce retard européen ? Parce qu’un ensemble de causes conjoncturelles, mélangeant le contexte géopolitique international, l’accès aux ressources, mais aussi les intérêts économiques de corporations, a finalement conduit à remplacer le papyrus par le parchemin, ralentissant ainsi l’émergence de l’imprimerie.
Aussi devrions-nous nous interroger davantage aujourd’hui sur la justification et le destin des supports, d’autant qu’ils prennent parfois l’apparence de gadgets technologiques à forte obsolescence programmée. 
 
Les antiennes amplifiées quotidiennement par la blogosphère, du genre : la rentrée littéraire est cette année numérique, c’est l’an 0 ou l’an 1 (sic, ça ne vous rappelle rien ces 0 et ces 1 ?) de l’édition numérique, les ventes de tablettes et de liseuses pour les fêtes de fin d’année vont être exceptionnelles, etc., tout cela participe simplement du conditionnement des consommateurs que nous sommes tous.
 
Ces rengaines nous installent à notre insu dans une cyclicité fictive qui n’entretient pratiquement aucun rapport de réalité avec l’histoire du livre et ses évolutions actuelles.
Le plus gros de ces mensonges est celui de la nouveauté. Il s’exprime particulièrement dans les médias grand public sous la forme suivante : « Nous sommes au tout début de… ». C’est faux !
Il y a déjà, au moins depuis 1945 et le Memex de Vannevar Bush au MIT, une véritable préhistoire de “l’édition numérique”, et donc de la prospective du livre, préhistoire dont les principaux paliers peuvent être marqués par : en 1972 le projet DynaBook d’Alan Kay au Parc Xerox de Palo Alto ; en 1977 au MIT, la conception de l’encre électronique (e-ink) et du papier électronique (e-paper) par Nicholas Sheridon ; en 1996 le projet français @Folio de Pierre Schweitzer à l’École d’Architecture de Strasbourg ; de 1998 à 2000 aux États-Unis et en France les premières tentatives avortées de commercialisation de nouveaux dispositifs de lecture (Rocket eBook, SoftBook et Gemstar aux États-Unis, Cybook de la société française Cytale, portée entre autres par Jacques Attali et Erik Orsenna, et sa mise en liquidation judiciaire en 2002), jusqu’à l’échec commercial en 2004 de la première liseuse au Japon (le Librié de Sony).
En parallèle il faut également prendre en considération le mouvement initié dès juillet 1971 par Michael Hart, avec l’e-Text#1 puis le lancement du Projet Gutenberg ; en 1996 l’initiative française du lancement sur le web du premier réseau social consacré au livre et à la lecture : Zazieweb, par Isabelle Aveline ; en 1998 le premier éditeur numérique français : les éditions 00H00, avec Jean-Pierre Arbon, Bruno de Sa Moreira, Constance Krebs ; en 1999 “Le Labyrinthe de la littérature française contemporaine sur le réseau” par Christine Genin.
Ce qui caractérise ces initiatives françaises c’est qu’elles ont toutes été abandonnées faute de soutiens économiques, politiques, médiatiques, publiques. D’autres que je ne cite pas n’ont pas eu un avenir plus radieux, mais il faut dire qu’elles étaient probablement d’emblée organisées pour lever des fonds ou encaisser des subventions avant de fermer boutique. Ainsi il fut et voilà où nous en sommes. 
 
Beaucoup tentent d’imaginer l’avenir tout en étant, en fait, prisonniers d’un modèle américain antérieur de quelques décennies. Ils ont toujours ainsi un temps de retard que nous payons cher. La sound designeuse Christine Webster me le faisait justement remarquer cette semaine : « la théorie de l'information de Mac Luhan ne s'accorde plus à la plasticité des mediums numériques d'aujourd'hui. ».
Appelez cela comme vous voulez, édition numérique, littérature numérique, web littéraire, etc. : ce n’est pas nouveau et c’est sur un cimetière que nous réfléchissons et sur un rythme inadapté aux échelles de temps concernées.
 
Nous pensons sur un rythme ruminant et trépidant à la fois, comme des chèvres droguées, alors que nous devrions être des aigles, de grands fauves à la chasse, lancés comme de jeunes chiens fous dans l’espace infini du futur.
Ce qui est à l’œuvre opère sur une échelle de temps sans commune mesure avec l’agitation entretenue.
Plus on s’agite, plus le temps semble passer vite, plus nous ne vivons que l’instant présent, oublieux du passé et imprévoyant quant à l’avenir ; nous demeurons dans l’immédiateté, dans la satisfaction illusoire de désirs de substitution, sitôt assouvis sitôt remplacés par d’autres et qui se succèdent ainsi les uns aux autres comme des gouttes de pluie. De petits désirs de consommateurs sans envergure. Un temps de feu d’artifice permanent. Éblouissant et assourdissant et qui nous laisse trempés détrempés, et trompés.
 
(Je repense à une conversation dans un café il y a quelques semaines durant laquelle mon interlocuteur a eu l’inélégance d’avancer l’idée que si je n’avais pas d’iPad, ce n’était pas par choix personnel, mais parce que je n’aurais pas les moyens de m’en acheter un. Pauvre société que celle où les rapports humains se délitent ainsi, se hiérarchisent par rapport à la possession de “biens” de consommation. Je pourrais bien lui en offrir un ou deux d’un modèle plus récent que le sien, pour lui et son épouse, mais je refuse bel et bien de faire l’acquisition de tels objets. De même je n’ai pas la télévision  et ce n’est pas pour économiser la redevance !)
 
De l’agitation marketing autour de la marque Amazon ces dernières semaines il semble évident que l’édition numérique n’existe pas, qu’il ne s’agit que d’une sorte d’artefact-cobaye de la progression silencieuse de l’économie comportementale, et que cela ne durera que quelques années, un feu de paille au regard du lent travail de transmission des scribes aux codeurs.
 
Par facilité de langage je parle moi-même souvent du passage de l’édition imprimée à l’édition numérique. Et j’ai tort. Personne ne peut savoir comment l’édition va réellement évoluer et personne ne peut savoir ce qu’elle sera et comment elle s’appellera.
Mais employer aujourd’hui l’expression “édition numérique”, réfléchir avec cette réflexion en tête, oriente nos choix actuels.
 
Dans son texte La conquête de l’ubiquité, en 1928, Paul Valéry prédit déjà « des changements prochains et très profonds dans l’antique industrie du Beau. », seulement “l’industrie du beau” est aujourd’hui l’industrie du divertissement.
Comme Paul Valéry dans ce texte, il nous faut réfléchir sur un rythme plus accéléré et moins moutonnier que celui de notre temps.
Comme Borges il nous faut dépasser les limites étroites de la rationalité.
Il nous faut réenchanter le livre et la lecture.
Avec ou sans le numérique.
 
Je fais le pari que nous ne parlerons plus “d’édition numérique” dans une cinquantaine d’années, et je pense que nous devrions d’ores et déjà essayer d’anticiper ce que l’édition sera, par rapport entre autres au transmédia et aux jeux vidéos multi-joueurs en réalité augmentée notamment.
 
Bien sûr, cette anticipation demande une prise de distance que la conjoncture rend difficile aux entreprises européennes. J’ai déjà appelé à plusieurs reprises à la constitution d’un think tank sur ce sujet. Il est fort regrettable que celui originellement prévu par Bruno Rives au sein du Labo BnF n’ait jamais eu d’existence réelle.
Faute de moyen et d’ambition nous allons ainsi, comme les aveugles de Breughel.
 
 
 
Une trahison des historiens ?
 
Une autre question se pose. Les historiens du livre ne sont-ils pas en train de faillir à leur mission d’éclairer le passé pour nous aider, dans le présent, à faire les meilleurs choix pour notre avenir ? Ne manquent-ils pas à leurs devoirs en se repliant dans le confort de l’académisme et des sociétés savantes, en dissertant entre pairs dans leurs colloques d’universités et de grandes écoles sur des sujets ultra-spécialisés et généralement concentrés sur l’imprimé dans les siècles passés, au lieu de travailler sur les périodes de tensions et de mutations, sur une échelle de temps plus longue que celle de la forme livre telle que nous l’appréhendons aujourd’hui. 
 
En nous aidant de ce qu’écrit Frédéric Barbier dans sa postface à l’édition de 1999 de L’apparition du livre, de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin (Albin Michel éd.), nous pouvons distinguer plusieurs époques dans ce que l’on peut qualifier de préhistoire de l’histoire du livre.
 
Dès le 18e siècle il s'agit en fait d'une histoire de l'imprimerie et de ses débuts, rédigée par "les libraires érudits". Puis d’une lecture politique de l'apparition et du développement de l'imprimerie. Puis d'une histoire des et par les catalogues des éditeurs. Avant d’arriver au tournant impulsé par l’essai de Febvre et Martin en 1958 avec une approche davantage sociétale des impacts du livre sur les sociétés.
 
Mais cette discipline qu'est l'histoire du livre reste le plus souvent concentrée sur ce qui fut à l'époque de son apparition une nouvelle technologie de l'information et de la communication : l'imprimerie typographique. Un procédé technique nouveau qui rendait alors possible une plus grande circulation des textes, un partage et un accès aux savoirs qui étaient jusqu'alors impossibles. Cela ne vous rappelle rien ?
 
Frédéric Barbier le précise clairement dans sa postface : « Les deux champs privilégiés par cette manière de préhistoire du livre se placent ainsi, on le voit, du côté du livre au sens strict, qu'il s'agisse d'abord d'histoire des techniques (et notamment du moment de référence, celui de l'apparition de l'imprimerie, identifiable avec L'Apparition du livre lui-même) et des ateliers typographiques, ou d'histoire de la production imprimée. » (pp. 545-546).
 
Il serait temps que l’histoire du livre déborde de ces limites, épouse l’histoire des écritures et de la lecture, et ne reste plus focalisée sur l’imprimé.
 
Il serait temps, s’il n’est déjà trop tard, d’initier une nouvelle étape de l’histoire du livre, analysant les périodes de crises et de mutations des supports, des techniques, des usages…