dimanche 18 novembre 2012

Semaine 46/52 : Lire les yeux bandés

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon sentiment personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 46/52.
 
J’ai souvent repensé cette semaine à un intéressant petit livre paru en 2008, “Qui croire ?”, signé Nathalie Brion et Jean Brousse, deux observateurs des mouvements sociétaux. Je l’ai parcouru à nouveau tandis que sur mon agrégateur de flux RSS continuait à s’allonger l’interminable liste des études et autres approches quantitatives sur l’édition numérique, s’ajoutant les unes aux autres. A la lecture de cet essai, qui pointe tant l’obsolescence des méthodes d’analyse de l’opinion, que la non représentativité des syndicats, on peut se faire une idée de la manipulation à laquelle nous sommes soumis.
 
Un baromètre n’est pas une boussole
 
En résumé : les échantillons représentatifs n’existent pas (et peut-être encore moins qu’ailleurs dans le domaine de la lecture qui est à la fois une pratique intime et où le déclaratif doit être soumis à la suspicion).
Nathalie Brion et Jean Brousse l’énonçait, puisque apparemment il le faut : « L’homme moderne ne se détermine plus en fonction de son âge, son revenu ou sa profession. Un autre moteur l’anime : son système de valeur. Un patron au fort niveau de vie, écologiste circulant à bicyclette quand une caissière de supermarché se prive pour s’offrir un sac Vuitton, objet d’identification identitaire. » (p. 78).
Ces études, enquêtes, baromètres et autres billevesées nous font perdre le Nord. Ces données se surajoutent à l’infobésité ambiante et, à mon sens en tout cas, brouillent l’horizon plus qu’elles ne l’éclaircissent.
A qui profite le crime ?
Dans le contexte qui nous intéresse ici, de passage de l’édition imprimée à l’édition numérique, quel sens peut avoir une étude qui ne se concentre que sur les lecteurs à partir de quinze ans.
 
Je pense que nombre de ces productions d’instituts relèvent davantage de la communication que de l’information, qu’il suffit de s’informer du commanditaire et de lire entre les lignes pour que le voile se déchire. Au mieux, le signalement répété par plusieurs études de certaines tendances permettrait-il de confirmer une propension générale.
Mais il nous faut cesser d’être crédules : ces études orientées ont pour principale fonction sociale d’assurer dans la population la reproduction servile des stéréotypes sociaux sur lesquels les dominants économiques assoient leur domination. Cela est criant dans le marché du livre !
Le plus souvent l’objectif est d’orienter le marché dans le sens de leurs intérêts, notamment par le levier des médias qui répercutent les résultats de ces “études” tels quels, comme s’il s’agissait d’informations validées, phénomène regrettable déjà bien connu, mais auquel s’ajoute maintenant celui de nombreux blogueurs, et tous d’infuser cette influence pour le compte de lobbies. Un vaste enfumage !
En début d’année j’avais abordé ce sujet en dénonçant les prophéties auto-réalisatrices.
 
Dans les cours que je donne j’insiste bien auprès des étudiants sur la nécessité de prendre un recul critique par rapport à toutes ces enquêtes, à s’informer sur leurs méthodologies, à s’interroger sur la pertinence et la représentativité des panels, sur l’identité et les intérêts des commanditaires, à les comparer et à les mettre en perspectives avec les autres informations dont ils peuvent disposer.
Au-delà du fait qu’il s’agit souvent de futurs professionnels de l’édition, il s’agit avant tout de lecteurs, de lecteurs qui doivent être informés sur leurs droits.
 
Revendiquer nos droits de lecteurs
 
Les lecteurs ne connaissent pas leurs droits. Le plus souvent même je crois qu’ils ignorent totalement qu’ils en ont ! En toute bonne foi ils se laissent manipuler par les marchands du temple. De leurs cotés, les acteurs de l’interprofession du livre gardent un pudique silence. Aucun n’a intérêt à éclairer une ignorance dont ils profitent tous à un degré ou à un autre.
 
A chaque fois que j’en ai l’occasion je rappelle les droits des lecteurs. Ceux exprimés par Daniel Pennac en 1982 dans son essai Comme un roman : « - Le droit de ne pas lire – Le droit de sauter des pages – Le droit de ne pas finir un livre – Le droit de relire – Le droit de lire n’importe quoi – Le droit au bovarysme – Le droit de lire n’importe où – Le droit de grappiller – Le droit de lire à voix haute – Le droit de se taire ». Mais ils apparaissent aujourd’hui bien fleur bleue dans la guerre économique que nous traversons. Ils ne s’attaquaient qu’aux interdits moraux. C’était encore nécessaire à l’époque apparemment. Mais les choses ont changé. Déjà à plusieurs reprises dans cette chronique j’ai relayé les droits que les lecteurs doivent aujourd’hui défendre et tels qu’ils ont été désignés par Richard Stallmann.
Je constate régulièrement sur le web, non pas dans les publications, mais dans les commentaires, les forums, sur les réseaux sociaux…, le mécontentement et les stratégies de contournements que certains lecteurs conscients mettent en place face aux pratiques commerciales abusives de certains acteurs du marché du livre (imprimé ou numérique). Cela me rassure.
 
La démocratie absolue fait peur. Et, incontestablement, les lectrices, les lecteurs sont bien plus nombreux que tous les professionnels des métiers du livre.
Si la vague des lecteurs se levait elle emporterait tout sur son passage.
Le numérique, nous le voyons tous les jours, peut être habilement détourné au profit des industries du divertissement de masse. Mais les lecteurs, comme masse vivante et plurielle de millions d’individus, comme masse incontrôlable d’électrons libres, pourraient dérégler cette machination.
Avec le développement d’une “culture numérique” les choses commencent à changer, je veux exprimer l’idée que le fil de la pensée humaniste et celui des “humanités numériques” commencent à se tresser, que les enfants, les fils commencent à se reconnaître comme frères.
Les “lectorats qualifiés” (grands lecteurs, bibliothécaires, enseignants et professeurs documentalistes, étudiants…) commencent à revendiquer leurs droits, notamment par rapport à la défense du domaine public et des biens communs, tandis que des lectorats dans leur ensemble, nous pouvons voir émerger des pratiques parallèles basées sur la consommation solidaire, notamment l’échange gratuit de livres imprimés en dehors des circuits traditionnels des librairies et des bouquinistes.
 
Le cas cette semaine de la “disputation” entre l’auteur Thomas Geha et la Team Alexandriz, qui a mis en téléchargement gratuit l’une de ses œuvres, est révélateur de l’évolution des mentalités et de la redistribution des cartes.
Quand un auteur écrit cela : « Quoi qu’on en pense, Alexandriz est un acteur du livre. Illégal, certes, mais un acteur tout de même. Il est le reflet d’un certain comportement moderne dans la consommation des biens culturels, et une porte vers ce que sera aussi l’avenir. Si les artistes veulent s’adapter, cela passe forcément par essayer de comprendre les comportements des internautes. Et ainsi, peut-être, cela permettra de contribuer à modeler un avenir qui n’est pas forcément si noir pour la création. », quoi qu’on en pense c’est signe que les choses sont en train de changer, que les rapports de forces se redistribuent.
Au point où nous en sommes ce 18 novembre 2012 les choses évoluent vite, presque en temps réel, la polémique est entre les lignes, mais pour l’heure sur une page web tirée “Disclaimer” la Team Alexandriz précise que : « La loi L. 122-5 du Code de Propriété Intellectuelle admet une exception pour la copie privée, vous pouvez donc télécharger légalement les œuvres présentes ici si vous en possédez l’original. Lorsque vous achetez un livre papier, vous achetez l’œuvre et non son support, personne ne peut vous obliger à repayer l’œuvre numérique si vous possédez le livre papier (ou numérique). ».
 
Si les auteurs et les lecteurs se donnaient la main….
Mais je dois être un idéaliste !
Je me souviens qu’à la fin de la méthode Boscher avec laquelle j’appris à lire il y avait cette comptine de Paul Fort, La ronde : « Alors on pourrait faire une ronde autour du monde, si tous les gens du monde voulaient se donner la main. ». Mais déjà je sentais bien que les adultes qui me la lisait et qui avaient connu la guerre, ou simplement la dureté des milieux populaires dont je suis issu, n’y croyaient pas.
J’appris à lire ainsi les yeux bandés, la peur au ventre que le loup dévore toute crue la chèvre de monsieur Seguin parce qu’elle osait revendiquer son droit à la liberté.
 
Aujourd’hui, pratiquement seul face à une interprofession du livre qui dans sa majorité méprise mes travaux, je me lève pour revendiquer mes droits en tant que simple lecteur.
Lire les yeux bandés, oui, mais bandés comme un phallus, le regard qui transperce le bandeau.
Parce que nous ne nous donnons pas la main, personne ne me donne la main, et dans l’histoire c’est le loup qui est libre.