samedi 24 novembre 2012

Semaine 47/52 : Lire entre les lignes

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon sentiment personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 47/52.
 
 
Lire entre les lignes c’est lire entre les sillons.
C’est lire là où l’homme dans une société sédentarisée met encore ses pas.
Il ne trace plus la route.
C’est lire ce qui n’est pas écrit, mais qui a été semé.
L’argile façonnée de mains d’hommes, à l’image des premiers champs cultivés.
Une évidence : une tablette d’argile est une parcelle de terre travaillée par l’homme.
Les premiers scribes n’avaient pas de traces d’encre sur les mains.
Mais de la terre sous les ongles.
Les lignes découlent des sillons.
(Ou l'inverse.)
L’écriture boustrophédon.
L’homme voyage alors autrement.
Lignes. Partition des sons. Extraire les mots des cris et des gestes.
Certains commencèrent ainsi à voyager en restant immobiles, une tablette entre les mains, inertes devant une stèle dressée porteuse d’étranges inscriptions.
 
Lire ?
Suivre le sillon.
Trébucher.
Tomber sur le champ.
Un vertige.
Le préfixe “tré” nous apprendrait un dictionnaire étymologique : du bas latin “tra”, pour le latin “trans”, pour signifier : « au-delà de, par-delà ».
En lisant je trépasse.
La racine qui affleure du sillon me fait trébucher.
Je me prends les pieds dans le tissu.
 
Lire. Marcher.
Cueillir les restes de l’épopée.
Parcourir le champ qu’un autre a labouré.
Passer de la scène écrite à l’espace sonore du paysage peint.
Creuser le récit.
Mettre à jour les maux sous taire.
Longer le chemin. Prolonger le chant.
A l’origine s’ils ont fui, devant quoi ont-ils fui ?
 
D’abord ils découvrirent l’histoire en la parcourant.
Un jour ils se fixèrent et fixèrent les histoires.
Assurbanipal eut sa bibliothèque.
Au pied du mur. Au pied de la lettre.
Premières cités aux formes textuées.
Rêves d’architectures alphabétiques d’Antonio Basoli.
La roue tourne : pourquoi se sont-ils arrêtés, un jour ?
Augusto Ramelli, sa roue à livres…
 
Rien ne s’élève de cette terre retournée par les mots.
Si ce n’est une haleine chaude.
Mais à travers ses brumes, les brouillards et les pluies, entre les rayons rasant du soleil à l’aurore, sous la clarté de la lune à minuit, se dessinent des mirages, que nous prenons pour des réalités.
 
La lecture profonde, lecture des profondeurs, s’effectuerait-elle en surface du champ scriptural ?
L’expression « coureur de fond » n’est-elle pas intrigante ?
La course de fond, peut-on lire sur Wikipédia, « est une activité physique d'endurance qui requiert un bon équilibre énergétique et une forte volonté mentale. ».
Que serait la lecture de fond ?
Une lecture dynamique ? Engageante.
Le lecteur captif.
De quoi parler : lecture immersive, lecture de fond, lecture captivante, peut-être, simplement, revenir à la traditionnelle appellation de lecture intensive.
Non. Oui. Si je prends mon propre cas de lecteur j’ai de plus en plus l’impression d’avoir été, d’être encore piégé par l’abondance de nouveaux romans, sans cesse, et de plus en plus j’ai la tentation d’arrêter de lire de nouveaux livres pour juste en relire et relire, en relire, quelques-uns soigneusement sélectionnés. Relire. Ne plus lire. Marcher. Retourner.
 
Les pieds sur terre.
L’édition, dans sa manière dont elle ne fait pas face à la mort du livre.
Sa résurrection dans le lecteur.
 
Nous nous sommes arrêtés de marcher pour nous suivre pour nous rapprocher pour nous dépasser.
Le lecteur transhumain s’injectera du texte.
Puis peau et papier. Ecrans ?
Le destin de l’humanité en quelques pages.
Quelques volumes. Des cités, des citations.
Nous deviendrons tous des livres, je vous le dis.