vendredi 26 juillet 2013

Réaliser la bibliosphère

Le texte proposé ci-après : "Réaliser la bibliosphère", est extrait de ma contribution à la 2e édition revue et augmentée du manuel pratique de l'Association des Bibliothécaires de France (ABF) dans la collection Médiathèmes : Outils du web participatif en bibliothèque (juin 2013), sous la direction de Franck Queyraud et Jacques Sauteron.
 
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"J’ai lancé le concept de bibliosphère en 2011 dans un petit essai baptisé : De la bibliothèque à la bibliosphère, et depuis j’en perçois l’émergence avec une curiosité sans cesse accrue.
Une observation attentive, une veille technologique et stratégique au niveau de la détection des signaux faibles et des tendances émergentes, qui se manifestent notamment aux niveaux des pratiques de lecture et de recherches d’informations, nous incitent en effet à dépasser de plus en plus la perspective médiologique traditionnelle. Si différentes médiasphères se succèdent bien dans le temps sans se remplacer : la logosphère (communication orale), la graphosphère (écrit et imprimé), la vidéosphère (photographie et vidéo), et maintenant l'hypersphère ou la cybersphère des réseaux numériques, les supports eux changent, et les processus aujourd’hui fusionnent dans les infrastructures comme dans les usages. Nous rapprocherions-nous d’une noosphère, sphère de la conscience pour Teilhard de Chardin ?
  
L’émergence de la bibliosphère
 
La bibliosphère est pour moi une déclinaison naturelle de la biosphère, la sphère dynamique du vivant qui doit naturellement lire, déchiffrer et documenter son environnement pour y survivre. Elle est la conséquence de la période des e-incunables que nous traversons et qui s’exprime par les effets cumulés de la métamorphose des livres et autres supports de textes en tant que contenants, et de la volatilité des livres et des textes en général, en tant que contenus.
L’ensemble de ce Médiathèmes consacré aux outils du web 2.0 en bibliothèques en atteste : de nouveaux outils et de nouvelles pratiques révolutionnent notre rapport aux livres. Les lycéens d’aujourd’hui se tournent plus vers Wikipédia et Google que vers le bibliothécaire. Les plus jeunes, qui ont leurs premiers contacts avec l’écriture et la lecture sur des tablettes multimédia connectées, ne se tourneront plus spontanément vers des supports imprimés lorsqu’ils seront plus âgés.
C’est dans ce monde en pleine mutation que nous devons réinventer la bibliothèque.
L’idée même de bibliosphère sous-entend que les bibliothécaires se libèrent en fait de la chaine du livre pour s’investir personnellement et collectivement dans l’écosystème numérique global qui prend forme.
[...] Il existe dans le cyberespace de plus en plus de bibliothèques numériques qui n’ont pas d’existence architecturale sur nos territoires, tandis que l’hybridation entre les plans physiques et numériques de nos existences est de plus en plus flagrante. [...]
 
Les bibliothécaires face aux robots
 
Nous avons des robots une image anthropomorphique et simpliste. Certes, nous n’en voyons pas patrouiller dans nos villes, mais cependant ils sont de plus en plus nombreux à s’immiscer dans nos vies.
Tous les jours nous recherchons des informations sur le web, nous écrivons et nous communiquons par le truchement d’interfaces (de messageries électroniques, de publications en ligne…), de plus en plus souvent nous constatons que des algorithmes corrigent ce que nous tapons sur nos claviers, supputent et complètent nos requêtes, les orientent, nous recommandent, par exemple, tel ou tel livre, en fonction de notre profil, de nos choix antérieurs ou de ceux de notre réseau de contacts. [...] L’aphérèse du terme “bot” exprime parfaitement l’invisibilité de ces robots au service de stratégies souvent commerciales.
La formule sous-tendue dans l’algorithme de Google, que le plus intéressant est ce qui est le plus cité et que ce qui est le plus cité est le plus important, est contraire à l’esprit humaniste. Le procédé est en fait intrinsèquement vicié par une spéculation financière sur des “mots clés” à partir d’un algorithme d’enchères rapportant à Google un chiffre d’affaire en milliards de dollars par an.
Aussi, les bibliothécaires doivent-ils prendre garde à ne pas devenir les agents d’entreprises commerciales. L’indispensable appropriation des outils informatiques devrait justement leur permettre de s’en affranchir. 
  
La bibliothèque utopique
 
Dans ce contexte le plus difficile pour les bibliothécaires est de rester des médiateurs de l’écrit tout en s’adaptant au monde nouveau. S’approprier les outils du web 2.0 certes, mais aussi se recentrer sur ses valeurs fondamentales : la préservation, la médiation et la transmission.
Tout n’est pas et tout ne sera pas numérisé. Une des missions prioritaires des bibliothécaires doit rester je pense la sauvegarde du patrimoine écrit. Mais aussi il leur faut pouvoir maintenant distinguer les productions humaines de celles de robots logiciels, authentifier les ressources numériques, et, surtout, favoriser le partage des savoirs en s’opposant à la commercialisation des contenus patrimoniaux et aux restrictions du domaine public, favoriser les ressources sous licences libres et la défense des biens communs de la connaissance.
[...] Entre documentaliste et expert du web, le bibliothécaire du 21e siècle devra assumer un rôle de gardien de la tradition écrite. Voir dans les usagers des “cherchants”. Défendre les droits des lecteurs. Redevenir le sachant qu’il était avant l’imprimerie. Devenir un expert de référence dans une société ultra-technicisée au sein de laquelle il sera de plus en plus primordial de disposer à temps de la bonne information.
La bibliothèque utopique, la bibliosphère, sera partout et nulle part. Elle sera surtout là où il y aura un bibliothécaire connecté et conscient de ses missions.
C’est cela la bibliosphère, et ce seront les bibliothécaires qui la réaliseront."
 
(Source : extrait de ma contribution au Médiathèmes #10 de l'ABF, pp. 149-151).
 
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