lundi 26 mai 2014

Quid de la page au Collège des Bernardins ?

J'ai eu le plaisir de participer le 23 mai 2014 au Collège des Bernardins au Colloque conclusif du séminaire Médias et bien commun (Médias et numérique : une chance pour le bien commun ?), à la table ronde animée par Gemma Serrano : L'information médiatique change de nature. Est-elle encore information ou devient-elle surtout médiation ? en compagnie de François Morinière (Directeur général de L'Equipe) et d'Eric Schérer (Directeur de la prospective et de la stratégie numérique, France Télévision).
Le texte ci-après est la retranscription de mon intervention (il ne rend pas compte des échanges avec l'animatrice et les autres participants) :
     
« Lorsque j’ai été invité à participer à cette table ronde je venais justement d’être frappé par la fausse convergence de deux articles récemment parus. Le premier dans Les Echos était titré : Le papier sera l’innovation du 21e siècle. Le second dans Libération portait comme titre : Le papier se recycle en mode high-tech.
De prime abord l’on peut penser que ces deux articles vont dans le même sens. Et bien non ! Le premier faisait en fait l’éloge du papier comme support déconnecté non invasif, il aurait pu être titré : “Le papier sera un recours pour le 21e siècle” ; tandis que le second faisait lui état des travaux menés au Centre Technique du Papier dans la région de Grenoble. De fait, notamment autour de l’INP-Pagora (Ecole internationale du papier rattachée à l'Institut Polytechnique de Grenoble) des recherches se développent pour rendre le papier “intelligent” (fonctionnalisation des fibres de cellulose, encres électroconductives, électronique imprimée…), avec comme objectif de transformer la page en écran interactif. D’autres technologies vont dans ce même sens de mixer page et écran (je pense notamment au graphène — cristal bidimensionnel de carbone…).
Nous avons donc là, avec ces deux articles de presse, deux perspectives différentes, deux visions finalement opposées, mais qui toutes deux désignent le point névralgique : la question des supports et des dispositifs de lecture.
   
Du 1er siècle à la fin du 20e nous avons lu sur un dispositif de lecture pratiquement unique : le codex (feuilles pliées, réunies en cahiers reliés et protégés par une couverture, c’est non seulement le modèle de base des livres, mais aussi des magazines et des journaux imprimés). Mais attention ! 20 siècles, 2 000 ans, finalement c’est peu. En somme ce n’est jamais que 20 fois 100 ans, et 100 ans ce n’est que 10 fois 10 ans, ou encore 2 000 ans ce n’est que 40 fois 50 ans. Ce que je veux dire c’est qu’il ne faudrait surtout pas croire que l’interface du codex est éternelle. Nos ancêtres ont vécu des ruptures tout aussi radicales, imaginez un peu le passage des tablettes d’argile aux rouleaux de papyrus, celui des rouleaux aux codex…
Les supports sont capitaux dans les processus de lecture. On ne lit pas avec la même attention, ni dans la même posture physique, la même ouverture et liberté d’esprit, avec les mêmes possibilités de compréhension et de mémorisation, un texte gravé sur une stèle, imprimé sur papier, ou apparaissant sur son écran d’ordinateur ou de téléphone portable. Depuis quelques années nous pouvons distinguer quatre grandes familles de nouveaux dispositifs de lecture : les ordinateurs et toutes leurs déclinaisons ; les tablettes aujourd’hui appelées “liseuses” (je mets ce terme entre guillemets car il donne je trouve bien facilement un blanc seing à des fabricants souvent peu soucieux en fait de l’ergonomie de leurs dispositifs) ; les smartphones ; et enfin les tablettes tactiles connectées. Mais avec le numérique bien d’autres supports et dispositifs permettent d’afficher textes et images… Or, et les historiens du livre l’ont observé de tous temps, les dispositifs de lecture et leurs évolutions influencent toujours les pratiques de lecture, et contribuent à l’émergence de nouvelles formes de narration, de nouvelles manières de faire récit, l’ensemble de ces changements appelant de nouvelles médiations et de nouvelles légitimités à conquérir.
Nous nous rappelons l’étonnement de Saint-Augustin la première fois où il surprit son maitre Saint-Ambroise à lire silencieusement.
  
Avant de conclure cette brève et modeste participation je voudrais m’attarder sur ce qui est, je pense, une véritable révolution anthropologique dans ce passage que, faute de temps, je qualifierais un peu brutalement de : “passage de l’édition imprimée à une édition numérique”. Je veux parler des atteintes à la page, de la page comme espace rectangulaire délimité et saisissable d’un seul regard, carré long des salles rituelles des temples et des sanctuaires, sur le modèle d’un vignoble aussi, et que l’on trouve à l’œuvre sur les tablettes d’argile, les colonnes d’écriture des rouleaux, les feuilles des livres et les écrans successifs des sites web. Cet espace, semble-t-il naturel de lecture, est aujourd’hui remis en question par cinq facteurs. Tout d’abord, le caractère réinscriptible des surfaces-écrans, puis les liens hypertextes (dont était précurseur en 1501 le dispositif de la roue à livres conçu par l’ingénieur italien Agostino Ramelli), ensuite, nous avons rapidement retrouvé sur nos écrans d’ordinateurs l’habitude du multifenêtrage que nous avions perdu avec la normalisation de l’espace introduite par l’imprimerie à partir du 16e siècle, mais également, des applications de lecture séquentielle (les mots apparaissent alors au regard du lecteur successivement et rapidement un à un : le premier logiciel de ce type fut conçu à partir de 1996 par l’architecte designer strasbourgeois, Pierre Schweitzer, il s’appelait Mot@mot et a été breveté en avril 2001), et enfin, l’infinite scroll inauguré par les réseaux sociaux (un réglage permettant au contenu des pages web de se charger progressivement et sans fin pendant que nous descendons la barre de défilement vertical).
  
Pour conclure je voudrais dire que de tout cela émergent je pense de nouvelles formes de conversations. SMS, textos, tweets, mails, smileys, tchats-texts et application Snapchat entretiennent une conversation sur le mode et le rythme de l’oralité en utilisant des codes de l’écrit et souvent une écriture phonétique. Le métavers (web 3D immersive) permet à des internautes avatarisés de recourir à des échanges vocaux ou écrits, en mode public ou privé et dans les conditions du présentiel, alors qu’ils peuvent être physiquement éloignés de milliers de kilomètres. De nouvelles formes de présence à l’autre, d’échanges et d’information s’organisent ainsi, qui doivent être porteuses de nouveaux contrats de confiance. Je vous remercie pour votre écoute. »