dimanche 20 mai 2012

Semaine 20/52 : Le livre devant soi

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon ressenti personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 20/52.
    
Le temps est gris et il pleut. Pardonnez-moi, je ne tiens pas à revenir sur l’actualité de la semaine écoulée. La crise politique et financière qui murit inexorablement est sans doute bien plus importante pour notre avenir commun que le devenir des livres. Pour sept euros cinquante en livre de poche, il suffirait de lire ou de relire Le monde d’hier, de Stefan Zweig, pour voir ce qui nous attend. Et puis la sensation aussi, que tout se dilue, que la lecture finira détrempée sous l’anglais et la publicité à force de suivre le modèle du marché américain qui n’est pas un modèle. Mais aussi, j’aurais préféré me tromper sur le destin du portail de la librairie indépendante, arrivé trop tard, mal échafaudé et sans aucune vision prospective.
Seule, comme d'un phare dans le lointain, une faible lueur parvient parfois de ce que bâtissent François Bon et quelques compagnons à lui. Mais je ne partage pas leur confiance, ni leur familiarité avec le numérique. Car non, il ne s’agit pas d’outils neutres. Il s’agit là d’interfaces codées, programmées. Un marteau est un objet neutre. Il peut servir à planter un clou ou à défoncer un crâne. Un ordinateur, une tablette tactile connectée, une "liseuse", sont, je le redis, des interfaces programmées qui nous obligent. Et comment, moi, ai-je été programmé ?
   
Et j’appris un jour à lire…
  
Certainement que si l’on nous demandait notre avis, à nous autres lecteurs, nous préfèrerions en rester aux livres tels que nous les connaissons et qu’ils nous sont familiers depuis notre apprentissage de la lecture, et en ce qui me concerne sur la méthode Boscher.
« Il n'est besoin dans les sections enfantines d'autre livre que du syllabaire... Au C.P., l'enfant prend possession de l'instrument sans lequel il ne pourrait acquérir aucune autre connaissance : il apprend à lire. Les autres exercices auxquels on le soumet n'ont d'autre but que d'entretenir les bonnes habitudes physiques, intellectuelles et morales qu'il a contractées à l'école maternelle. Mais l'enseignement essentiel à cet âge, c'est la lecture ; le cours préparatoire est, avant tout, un cours de lecture... », peut-on y lire dans sa préface à destination des adultes.
Aujourd’hui je ne peux pas davantage me remémorer ma vie avant cet apprentissage de la lecture, la pratique de cet "instrument", que je puis imaginer comment durant plusieurs millénaires s’organisèrent et se développèrent des civilisations sans écriture.
Il suffit de lire le Phèdre de Platon pour réaliser que les sociétés sans écrit n’accueillirent pas sans réticences ce nouveau média, et il semble évident que quelques siècles plus tard la grande majorité des lettrés de l’Antiquité s’accrocha aux rouleaux de papyrus. Le livre ? Quelle idée !
  
En ce qui me concerne au jour d’aujourd’hui, si je ne me crispe pas sur cet éclat du passé qu’est la méthode Boscher, si je lâche prise, j’ai comme l’impression qu’il me serait possible de remonter jusqu’à moi-même au travers l’opacité des années passées, remonter à contre-courant à ce que je ressentais alors que je déchiffrais ces premiers mots, alors que je m’appliquais à ces exercices.
J’étais une page blanche alors et cette méthode m’imprima, au moins en partie, ce qu’allait être, ma vie durant, mon rapport à l’écrit et à la lecture, voire mon regard sur le monde.
Il y aurait beaucoup à dire. J’aurais beaucoup à dire.
A cette vingtième étape je suis à la croisée des chemins, de ces chemins parmi les écritures.
Soit cette chronique demeure, dans une conversion du regard sur le livre et la lecture, soit elle tourne au journal intime.
Le livre devant soi. La vie devant (et derrière) soi. Le livre devant moi est maintenant un livre blanc. Peut-être une forme élaborée de malédiction. Ou d’apocalypse ?