dimanche 6 mai 2012

Semaine 18/52 : Pas Occupy Saint-Germain-des-Prés

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon ressenti personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 18/52.
   
J’ai décidé cette semaine que je ne lancerai donc pas un appel pour occuper le carrefour de l’Odéon à Saint-Germain-des-Prés. Comme me le faisait remarquer une amie germanopratine : il n’y a personne derrière moi. Et c’est vrai : je me suis retourné pour vérifier. Elle avait raison. Et que revendiquer ? (Elle m’a posé la question et pris au dépourvu je n’ai pas su quoi lui répondre.)
« J’ai le sentiment que tu n’as plus de recul Lorenzo, ou trop et du coup tu sembles perdu. »
Perdu pour qui ? Pour quoi et pourquoi ? Perdu peut-être, mais je ne me sens pas égaré : de plus en plus s’éclaire la voie qui m’est tracée et je perçois mon devoir avec de plus en plus de discernement.
De fait j’ai entrepris ici même depuis janvier de cette année 2012 un travail de déconstruction, de "dé-lecture" de la prospective du livre telle que je l’avais à ce jour et depuis 2006 échafaudée. Je suis maintenant dans ce "délire" (dé-lire) de découvrir sous la gangue des échafaudages que j’envoie valdinguer ce qui constituerait l’édification d’une discipline qui me survivrait : la prospective du livre, conçue comme l’étude des mutations des livres conçus en tant que dispositifs de lecture, c’est-à-dire en les considérant comme des supports et des interfaces lecteurs/livres et en étudiant leurs effets sur les pratiques de lecture.
       
Le collectif Livres de Papier
  
Vendredi soir (le 04 mai 2012) je suis allé incognito à la rencontre organisée à la librairie Tropiques par le collectif Livres de Papier.
Y sont intervenus : Dominique Mazuet, (le libraire), Aurélie Del Piccolo (bibliothécaire), Guillaume Carnino (des Éditions L'échappée) et Guillaume Riquier, puis quelques-uns de la douzaine d’auditeurs qui comptaient parmi eux plusieurs éditeurs indépendants. 
  
Pour le collectif Livres de Papier créé en 2009 et qui « entend résister en mots et en actes aux menaces numériques qui pèsent aujourd'hui sur le monde de l'édition » : « qu'il s'agisse d'équiper les ouvrages de puces RFID, d'intégrer une plateforme de vente en ligne ou d'investir dans des liseuses, les thuriféraires de l'ordre numérique nous servent toujours le même refrain : il faut vous adapter si vous ne voulez pas disparaître ! Pourtant, l'irruption du numérique dans nos métiers n'a rien d'évident : c'est un choix politique, prolongation directe de plusieurs décennies de libéralisation et de précarisation, renforçant les phénomènes de concentration de l'édition et fragilisant encore un peu plus les librairies indépendantes. A l'heure où le PDG d'Amazon prédit la disparition de tous les intermédiaires du livre, quels espaces de lutte s'offrent aux libraires, éditeurs et bibliothécaires soucieux de défendre leurs savoir-faire et leur attachement au livre et à la lecture ? ».
Le raisonnement ne manque pas d’à-propos et j’ai moi-même souvent sonné le tocsin ou rappelé le point de vue pertinent de Richard Stallman sur les dangers du livre électronique. 
  
Mais faut-il pour autant refuser en bloc le passage à l’édition numérique ? Je ne le pense pas, mais certains en sont persuadés.
C’est ainsi que Dominique Mazuet a récemment adressé une longue lettre argumentée à Jean-François Colosimo, l’actuel président du Centre national du livre, pour dénoncer ce qu’il considère comme un détournement d’argent public : le fait que la contribution à la formation professionnelle serve à la formation des libraires pour faire face aux mutations induites par le numérique (voir par exemple ceci). Cela serait un cas de haute trahison. L’Observatoire du livre et de l’écrit en Île-de-France (MOTif) et l’Association des librairies informatisées, utilisatrices de réseaux électroniques (ALIRE) ne semblent pas très appréciés du côté de la rue Raymond Losserand.
Il serait intéressant je pense que le texte de cette longue lettre soit porté à la connaissance de tous pour élargir son audience et ouvrir un véritable débat.
Il y a une logique implacable dans la prose de ce monsieur, mais je ressens comme plus porteuse d’avenir pour la librairie indépendante une approche comme celle défendue par un autre libraire, Vincent Demulière, notamment sur son blog : La librairie est morte, vive la… ? (Je me trompe peut-être, je ne suis pas libraire et je ne l’ai jamais été, ce que je veux juste signaler c’est que tous les libraires ne pensent pas pareil et ne réagissent pas de la même manière.) 
  
Pour le reste je pourrais je pense synthétiser assez facilement le fil conducteur de cette soirée du 04 mai en disant que le véritable risque dépasse de loin le champ du livre et de son marché et qu’il s’agit en fait du risque de notre perte d’autonomie avec l’appareillage que l’on nous vend (nous achetons nos propres chaines). Un exemple, dans autre domaine que le livre, peut expliciter cela : en s’habituant au GPS on perd progressivement son sens inné de l’orientation (cela rejoint ce que j’écrivais récemment ici même sur le désapprentissage : avec les claviers j’ai pratiquement désappris l’écriture manuscrite !). 
   
Cela dit, je pense que la politisation extrême (Livres de Papier est ouvertement partie prenante des groupes de la gauche libertaire) marginalise ce collectif et empêche l’émergence d’un véritable mouvement de réflexion et d’action critiques pour (ré)orienter l’édition du 21e siècle.
Il faudrait que l’ensemble de l’interprofession du livre se saisisse de ces questions. Il faudrait que les personnels des grands groupes de l’édition s’organisent spontanément dans chaque entreprise en comités de réflexion et de vigilance.
  
Du loup blanc au mouton noir
   
En France aujourd’hui nous sommes au mauvais endroit au mauvais moment. Ce n’est pas vers les États-Unis d’Amérique mais c’est sur la Chine que nous devrions porter nos regards je pense pour entrevoir ce que seront demain les dispositifs de lecture et les nouveaux circuits de diffusion du livre.
  
Quoi qu’il en soit, agiter le chiffon rouge de la Liberté devant les datas-centers d’Amazon et de Google, comme don Quichotte plastronnant face aux moulins à vent, ne servira à rien sinon à grossir le rang des pleureuses pour un enterrement de première classe du livre et de la lecture. 
  
Je ne pense pas que ces personnes qui se donnaient du "Camarade !" à la librairie Tropiques me considèrent comme un "camarade", et pour ma part cette appellation est historiquement trop connotée pour que je l’utilise.
  
Comme Gutenberg je ne suis pas leur camarade, même si je les comprends en partie. Gutenberg n’était pas imprimeur puisque l’imprimerie à son époque n’existait pas et qu’il en est le principal inventeur. Il était orfèvre. C’est-à-dire un corps étranger dans le monde du livre et des copistes. Maitrisant la ciselure et les alliages des métaux, il put apporter les caractères d'imprimerie, mobiles, résistants et reproductibles.
En partie (car la révolution numérique est bien plus globale que celle de la typographie) les informaticiens sont aujourd’hui à l’édition imprimée ce que furent jadis les orfèvres à l’édition manuscrite : des alchimistes.
  
Il ne s’agit pas de leur passer le relai.
De s’asseoir par terre et de regarder passer le grand barnum organisé par ceux qui les exploitent.
Mais il ne s’agit pas non plus de s’opposer avec l’espoir ou même avec la volonté ferme que rien ne change.
Il s’agit d’entrer dans la ronde, d’imposer notre rythme et de danser sur notre propre musique.
Je ne le répéterai jamais assez : le futur du livre ne peut pas être son passé ! 
  
Le Lorenzo Soccavo qui en 2003 commençait à agacer ces beaux messieurs de Saint-Germain-des-Prés en parlant un peu trop tôt et un peu trop fort de l’émergence de l’édition numérique, les agace aujourd’hui en pointant d’un doigt accusateur leurs démissions et leurs petits arrangements avec les industriels américains du divertissement de masse.
   
De toutes parts on tire sur moi à boulets rouges (rassurez-vous je m’en amuse et c’est avec plaisir que j’exagère ici la portée de ces boulets !), et je me rappelle avec amusement ces vers de Mallarmé que je déclamais à Bordeaux dans les années 1980 :
  
Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe
Vous l’avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et d’hivers ;
 
Une ivresse belle m’engage
Sans craindre même son tangage
De porter debout ce salut [et là je me lève]
  
Solitude, récif, étoile
A n’importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.
[A la place de Mallarmé moi j’aurais fini par un point d’exclamation !]
 
Le loup blanc que je fus mangera-t-il le mouton noir que je serais devenu ? La suite au prochain épisode !