dimanche 27 mai 2012

Semaine 21/52 : Le livre imprimé comme chrysalide

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon ressenti personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 21/52.
   
Je suis resté cette semaine sur la question : quelle orientation prend cette chronique ?
 
Comme souvent peut-être, la réponse est dans la question : c’est davantage l’écriture régulière de mes réflexions presque en continu sur la prospective du livre, qui décide de la forme et du sens de ce rendez-vous hebdomadaire, qu’un travail objectif d’analyse.
Est-ce que je choisis ainsi la voie la plus facile, celle de me laisser aller à mon inspiration, ou bien, la voie étroite, celle qui conjuguerait l’intime à une véritable approche globale de ces questions du devenir du livre et de la lecture ?
 
Cette préoccupation rejoint au fond ce que j’ai exprimé en novembre 2010 sur ce blog de "P.L.E. Consulting" (où le mot "Consulting" heurte en somme) avec cette Charte éthique dont voici l’essence : « je m’attache à mettre en pratique dans mon travail, davantage qu’un ensemble de principes de bonne conduite, relevant de la déontologie professionnelle, un code moral personnel.
Car l’avenir du livre et de la lecture est vraiment ma préoccupation quotidienne.
Aussi curieux, voire stupide ou inconvenant, que cela puisse paraître pour un consultant, mon objectif n’est pas de gagner un maximum d’argent, en vendant du vent (ou des applications), en reformulant aux professionnels de l’interprofession du livre ce qu’ils disent eux-mêmes et veulent entendre en écho, en leur fourguant des solutions-recettes qui seront demain matin obsolètes.
Dans le cadre moral, que j’ai de ma propre et libre volonté décidé d’appliquer dans l’exercice de mon activité de consultant, les principales missions que je me donne sont :
- Rapprocher les acteurs des filières de l’édition imprimée, et, de l’édition numérique.
- Informer l’ensemble des partenaires de la chaine du livre imprimé, des auteurs aux lecteurs, des enjeux de la digitalisation du livre.
- Former les professionnels en les informant, l’objectif étant de leur donner une perspective historique et prospectiviste juste, pour qu’ils puissent développer des stratégies adaptées et pérennes, responsables aussi.
- Former en les informant, les jeunes des filières du livre, mais aussi de la communication et de la publicité, du marketing, de la gestion et de la médiation de projets culturels, du design et de l’ingénierie culturelle, sur l’édition du siècle. Susciter des vocations… »
  
Être ou ne pas être héroïque ?
   
J’ai relu récemment Eroïca, de Kosmas Politis. Un roman d’une puissance poétique extraordinaire. Cela dit, je n’y retrouve pas une citation précise, que je ressens pourtant comme liée à l’expression de ma pensée (la recherche plein texte manque aux ouvrages imprimés, il faut le reconnaître).
L’esprit de cet oubli est que le papillon est peut-être le rêve des chenilles.
 
Au fond je vois deux points de vue pour aborder la prospective du livre :
- considérer que nous sommes face à un tsunami numérique balayant et recouvrant le vieux monde d’un nouveau continent du flux et de la fluidité, emportant les anciens codes (dont l’écrit)…
- ou bien considérer le livre, non plus dans les limites que nous lui assignons, mais comme une interface, et la lecture comme une activité naturelle et essentielle du vivant pour déchiffrer le monde et y vivre.
Ce deuxième point de vue considère le livre comme une chenille.
C’est celui que j’adopte à ce jour.
En somme de l’argile au pixel les supports d’écriture se métamorphoseraient.
Ce que nous appelons livre (imprimé sur papier) serait une chrysalide.
    
En pensant cette semaine aux mystères de la lecture immersive, ou peut-être, plus exactement : à l’immersion du lecteur dans sa lecture, j’ai repensé à La maison du retour, témoignage de Jean-Paul Kauffmann en 2007, et particulièrement à cet extrait (que j’ai facilement retrouvé sur le web) : « Comme beaucoup de gros liseurs, j’ai longtemps entretenu un commerce névrotique avec les livres. Peur d’en manquer ? [] Un jour, cette crainte est devenue réalité. J’ai dit combien j’avais été privé de livre pendant ma détention au Liban. Ils m’ont aussi sauvé. Quand je n’avais rien à lire, je me remémorais les lectures d’avant. Il ne s’agissait que d’une reconstitution. Évidemment ces romans, je ne les savais pas par cœur. Les poèmes, oui. Je pouvais en réciter encore un certain nombre. Pour le reste, je me livrais à une tentative de rétablissement ou de représentation d’une chose disparue. L’exercice m’absorbait à ce point que je parvenais pendant un certain temps à oublier ma condition. [] Après ma libération, j’ai vite constaté avec un serrement au cœur que mon rapport aux livres avait radicalement changé. Quelques bouquins m’étaient parvenus dans ma geôle. Jamais je n’ai dévoré avec autant d’intensité. J’oubliais la cellule. [] l’homme libre ne peut lire avec une telle concentration. Il est sans cesse distrait, éparpillé par le plein exercice de sa liberté. [] La liberté nous émiette. Enchaîné, j’ai connu à la lueur d’une bougie l’adhésion absolue au texte, la fusion intégrale aux signes qui le composaient – la question du sens, je le répète, était secondaire.
Cet acquiescement total, je ne parviens pas à le retrouver depuis ma délivrance. [] Je le constate avec tristesse : j’ouvre désormais les volumes d’un geste machinal et les parcours mollement. Manque cette vigilance impérative, élémentaire, qui m’a prémuni du désespoir. »
Cela doit je pense interroger tous les "gros liseurs".
   
Il m’est difficile pour l’instant d’argumenter cette sensation intime, à savoir que mon point de vue sur la prospective du livre nait, au-delà de ma propre pratique de la lecture, d’une intuition sur les propriétés immersives de la lecture. Intuition que je ne peux encore formuler.
Peut-être ne s’agit-il que d’un mouvement de l’âme.
Peut-être est-ce réellement ce qu’il se passe en ce moment même où vous me lisez.
Comment savoir ?
   
Lire nous met sur des chemins qu’il y a, je trouve, une certaine élégance à emprunter ; aujourd’hui plus qu’hier peut-être. Mais nous devons forcément composer avec une réalité aux multiples facettes.