dimanche 9 septembre 2012

Semaine 36/52 : “Appel des 451”, mais combien sont-ils à freiner dans le virage ?

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon ressenti personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 36/52.
 
Cette semaine a été lancé dans le journal Le Monde : l’Appel des 451. Cet appel est révélateur du climat de tension qui règne maintenant sur tout l’écosystème du livre et de l’approche de la grande catastrophe, le jour où des acteurs comme Amazon, Google ou Apple en prendraient le contrôle (j’emploie encore le conditionnel).
Dans ce sens, cet appel et ses signataires méritent le respect.
Cet appel s’inscrit dans un mouvement de fond bien plus vaste et véhicule des idées qui s’expriment dans la rue, que j’entends régulièrement de la bouche d’auteurs, de lecteurs, de bibliothécaires ou d’enseignants qui n’ont pas accès aux médias comme tribune et qui ne cherchent pas significativement à s’exprimer sur cette question sur le web.
 
Un néo-luddisme qui ne dit pas son nom !
 
 
Umberto Eco, Jean-Claude Carrière, Erik Orsenna, Frédéric Beigbeder, Jonathan Franzen, pour les écrivains, Jean-Marc Roberts, pour les éditeurs, tous, entre autres, se sont déjà distingués par des prises de positions similaires et parfois plus violentes encore. Il y a à peine quelques mois les propos excessifs de Yann Moix dans la revue de Bernard-Henri Lévy, La Règle du jeu, y ont eu davantage d’écho que les réponses constructives que j’avais voulu y apporter à Sophie Dubec et Raphaël Denys (Vers une mort programmée du livre ?) dans un entretien qui trouva lui un écho au-delà les Pyrénées, dans la revue madrilène Trama y texturas.
 
Si nous jouons leur jeu primitif de nous regrouper en deux camps opposés, pour grogner des injures et nous jeter des pierres, qu’aurions-nous alors dans cette répartition fratricide des camps en présence ?
Dun côté, ce groupe des 451, donc (en référence à Fahrenheit 451 de Bradbury, mais combien sont-ils en réalité ?). Aussi le Collectif livres de papier, issu de la mouvance libertaire néo-luddite (je remarque d’ailleurs un de leurs sympathisants dans les signataires de cet Appel, Dominique Mazuet de la librairie parisienne Tropiques et auteur du récent : Correspondance avec la classe dirigeante sur la destruction du livre et de ses métiers, aux éditions Delga).
En 2008, la création par l’éditeur Philippe Zawieja de l’APE, Association des professionnels de l’édition, était aussi dans cette veine, avant de trouver un second souffle avec quelques jeunes professionnels qui ont bien compris que l’avenir de leurs métiers n’était pas dans le passé.
Nous avons également l'Association Culture papier, créée en janvier 2010 et présidée par Laurent de Gaulle, structurée et agissant en véritable groupe de pression fédérant plusieurs dizaines d’associations professionnelles de l’industrie graphique.
De l’autre côté, sur le web et les réseaux sociaux, les adeptes de l’édition numérique, qui se lisent surtout entre eux, ont vite fait de crier à la ringardise et de stigmatiser les défenseurs du papier comme de vieux conservateurs réactionnaires, et, eux aussi, comme des adversaires. Leurs commentateurs ne les suivent pas toujours et cela devrait les questionner davantage je pense.
 
Toutes ces agitations, d’un côté comme de l’autre, participent d’une fabrication de l’ennemi, et recouvrent en fait l’immobilisme et l’impuissance d’une interprofession, d’une chaine livre du livre qui n’a jamais véritablement existé comme solidaire, tant les corporatismes ont toujours prévalu en son sein.
Opposer, même implicitement, littérature et outils informatiques, opposer lecture et nouveaux dispositifs de lecture est vain et puéril. Car le point sensible, l’enjeu, n’est pas dans la relégation matérielle d’objets au profit d’autres objets, mais, au niveau de la perte ou du gain de valeurs qui peut s’opérer dans la substitution.
 
Nous ne devrions ni geindre ni nous opposer les uns aux autres, mais aller de l’avant et innover : travailler ensemble à l’avenir du livre  sous toutes ses formes, et de la lecture  dans toutes ses pratiques, pour assurer à la société du 21e siècle des outils, non d’asservissement collectif, mais de libération individuelle.
 
Freiner dans le virage, comme le fait la France, est le meilleur moyen pour se retrouver dans le fossé.
Sans avoir pour autant raison, ces personnes des 451 n’ont pas tort au fond dans leurs constats. La scandaleuse précarisation des professionnels du livre, l’évanouissement de la culture dans la distraction, je les sens au quotidien peser sur moi. Mais elles ont, je crains, un train de retard.
En 2012 leur appel résonne comme un cri de détresse. Le spectre qu’il dresse devant nous se matérialise comme l’ectoplasme d’une résurgence luddite qui n’ose pas dire son nom, ni s’exprimer comme telle pour dialoguer avec nous.
 
Il faut répondre à cet Appel !
 
Dans le numéro 170 de la revue des éditions Gallimard, Le débat, Pierre Assouline dresse avec son article : La métamorphose du lecteur, un panorama qui m’apparaît assez juste. « N’ayez pas peur ! Voilà le message que l’on voudrait faire passer à tous ceux que l’empire d’Internet sur le livre effraie », écrit-il, avant d’ajouter quelques pages plus loin : « Le plus grand effort exigé des sceptiques, réticents et récalcitrants est une révolution intérieure, un changement de paradigme qui remette en question un héritage vieux de plusieurs siècles : il ne s’agit de rien de moins que de leur apprendre à dissocier le livre du texte qu’il contient, les organes de la peau. Alors seulement ils pourront envisager que le nouveau support n’assassine pas le message ni la lecture, et que la diffusion de la littérature, des idées et de la culture a tout à gagner à ce second souffle. ».
Mais parce qu’externaliser certaines de ses fonction mentales à des algorithmes demande en effet de dépasser sa peur, et parce que, si nous avons “tout à gagner” il n’est pas dit pour autant que nous gagnerons effectivement, pour ces raisons j’ai presque été tenté de signer cet Appel des 451. Je l’ai été.
Il faut en tous cas répondre à cet appel. Que répondent le SNE (Syndicat national de l’édition), la SGDL (Société des gens de lettres de France), le SLF (Syndicat de la librairie française) ? Le ministère de la culture ? Qu’ont-ils à répondre ?
Des réponses ont déjà été faites certes, dont certaines pertinentes, mais dans une logique de confrontation. Elles tournent sur le web et elles n’auront probablement pas, comme cet Appel, les honneurs ni du Monde ni de Livres Hebdo. Cela est symptomatique. Elles réagissent “en ligne” d’un sursaut épidermique aux critiques et refusent la discussion, le débat. Cela aussi est symptomatique.
 
Car, oui, il y a danger. Les industries qui veulent structurer et monopoliser au profit de leurs actionnaires un marché du livre organisé sur de nouvelles règles commerciales monopolistiques sont logiquement exactement le contraire d’organismes culturels internationaux à but non lucratif. Ces nouveaux industriels sont plus dangereux certainement que ceux de l’imprimé, car ils bénéficient d’une puissance décuplée par la dématérialisation. Ils sont exclusivement de culture anglo-saxonne et anglophones (alors que toutes les langues, et le Français comme les autres, sont porteuses et véhicules de vertus et de valeurs culturelles spécifiques) ; et ils profitent en outre d’une légèreté fiscale (soit en bénéficiant depuis 1998 aux États-Unis de l’Internet Tax Freedom Act, interdisant l’imposition de taxes sur les services d’Internet, soit, en domiciliant leurs sièges sociaux au Luxembourg), ils profitent d’une légèreté fiscale donc à laquelle nous autres Gaulois, comme dirait Jean-Michel Billaut, n’osons même pas rêver ! Et alors ?
Écrire, dire, crier ou hurler : « NON ! », à quoi cela servirait-il ?
S’enfouir la tête dans le sable, cela fait déjà plusieurs décennies que l’interprofession du livre et que les pouvoirs publics français le font, à quoi cela sert-il ?
A part du côté de chez François Bon et de sa maison Publie.net, il faut vraiment avoir l’esprit large pour trouver une démarche d’éditeur numérique qui ne soit pas dans l’allégeance et la copie de modèles d’outre-Atlantique.
 
L’édition francophone du 21e siècle, qu’elle soit numérique ou n’importe quoi d’autre, ne peut s’imaginer, s’inventer et se construire, que dans le dépassement du clivage les anciens vs les modernes et le renoncement au “modèle américain”.
 
L’éditrice Chantal Vieuille a je pense raison dans son constat : « Ce qui est certain c'est que la pensée dominante dans l'édition numérique est américaine. Ce qui est certain c'est que la culture des livres circule aujourd'hui selon des formatages mis au point par des développeurs. Le libraire en ligne, pour le moment, est loin de jouer le rôle de conseiller ou de passeur de livres, comme le libraire peut l'être dans son magasin. A feuilleter les pages d'une librairie en ligne, on éprouve rapidement un certain ennui, né de la ressemblance, du mimétisme, du déjà vu... Forcément, tout cela va finir par disparaître ! Ce qui apparaît, poursuit Chantal Vieuille, c'est qu'il n'existe pas d'éditeurs français porteurs d'un véritable projet éditorial, dans l'édition numérique, si l'on admet qu'un éditeur, au sens classique du terme, est "un passeur de textes". Mais au fur et à mesure, à travers le monde, sans doute pas en France qui vieillit et prend du retard, des initiatives vont émerger pour rendre visibles des textes, sous un format dématérialisé. Des textes témoins de notre monde, de notre curiosité intellectuelle. ». (Extrait de : Les livres numériques pour la rentrée 2012).
 
Et puis : pourquoi n’avons-nous pas en France, en Europe, des Google, des Amazon, des Apple ? Et devons-nous le regretter ?
Pendant qu’ici nous jouons à la guerre tribale, s’opère effectivement de là-bas la dissolution de la lecture dans la culture mainstream et le basculement du marché du livre dans le cloud computing. Si c’est ce que nous voulons, alors continuons ainsi !
 

samedi 1 septembre 2012

Semaine 35/52 : Pourquoi Danton ?

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon ressenti personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 35/52.
 
Dans le sixième arrondissement parisien, place Henri Mondor, longé par le boulevard Saint-Germain, se dresse Danton. Longtemps je me suis demandé pourquoi. La réponse est simple : il habitait là, il a été arrêté à proximité. « Pour vaincre, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace. » (Danton, 1792).
Le lien avec l’actualité de l’édition est assez évident, dès lors qu’atteint de l’acuité permettant de le ressentir, on imagine bien comment tout, autour du marché du livre, se trame depuis cette petite superficie superficielle.
 
Une statue à Singe-des-Prés
  
Je pense, j’espère, que c’est la dernière fois que je parle de Saint-Germain-des-Prés dans cette chronique. Ce quartier m’épuise à creuser ma tombe avec acharnement trop tôt trop vite et contre ma volonté surtout, qui m’enterrerait vivant presque, si je me laissais faire !
Je voudrais seulement dire, pour conclure sur ce sujet, qu’il serait humainement juste, si l’on ne déplace ailleurs cette statue de Danton pour y élever à sa place une à la gloire de Jacques Besse (photo), l’auteur météorique de La grande Pâque, et de si magnifiques pages sur ses déambulations hallucinées en plein "Singe-des-Prés", en long en large et en travers ; lui, Jacques Besse, qui osa : « ajouter une voix sifflotée au prodigieux choral joyeusement païen » du carrefour de l’Odéon, au moins, de lui en ériger une autre de statue alors, au cœur même de ce carrefour de l’Odéon, face aux Éditeurs, en  lieu et place de l’arbre solitaire qui en réserve déjà symboliquement l’endroit aux yeux de celles et ceux, rares, qui savent voir l’envers des décors.
Je l’imagine un peu, cette statue, comme celle de Pierre Mendès-France, que j’ai plaisir à aller saluer chaque fois que je passe au jardin du Luxembourg.
Les statues ne sont pas que de la pierre, elles sont aussi ce qu’elles remuent en nous. Et pas mal de cadavres remuent à Saint-Germain-des-Prés, surtout maintenant que le vent se lève, que l’ombre de Sartre et de son époque y est périmée, sa statue, à Sartre, déboulonnée par Michel Onfray.
  

lundi 27 août 2012

Paul Valéry en prospectiviste

Dans La conquête de l’ubiquité en 1928, Paul Valéry prédit des « changements prochains et très profonds dans l’antique industrie du Beau. ».
L’auteur du Cimetière marin, esprit mallarméen en perpétuelle quête d’une plus juste connaissance de soi et du monde, écrit quelques lignes plus loin : « Ni la matière, ni l’espace, ni le temps ne sont depuis vingt ans ce qu’ils étaient depuis toujours. Il faut s’attendre que de si grandes nouveautés transforment toute la technique des arts, agissent par là sur l’invention elle-même, aillent peut-être jusqu’à modifier merveilleusement la notion même de l’art. ».
Ce court texte, de trois pages seulement, annonce les dispositifs numériques qui depuis nous sont familiers, anticipe les technologies de la communication, et va encore bien plus loin si nous savons y déceler l'espoir derrière les mots.

A son souvenir d’enfance : « Il me souvient ici d’une féerie que j’ai vue enfant dans un théâtre étranger. Ou que je crois d’avoir vue. Dans le palais de l’Enchanteur, les meubles parlaient, chantaient, prenaient à l’action une part poétique et narquoise. Une porte qui s’ouvrait sonnait une grêle ou pompeuse fanfare. On ne s’asseyait sur un pouf, que le pouf accablé ne gémît quelque politesse. Chaque chose effleurée exhalait une mélodie. », je ne peux m’empêcher de penser en lisant ces lignes aux “livres-applications” que les éditeurs pure-players cherchent aujourd'hui à développer pour les plus jeunes lecteurs.

Si nous mettons ce texte de 1928 en parallèle d’un billet de blog, daté lui du 24 août 2012 et signé Chris M. Collins, analyste en technologies de l’information à l’Université de Cincinnati : Why Anyone Who Cares About the Metaverse Needs to Move Beyond Second Life ; Now, Not Later (Pourquoi quiconque se soucie du Métavers doit aller au-delà de Second Life ; maintenant, pas plus tard) nous remettons nos pas dans ceux, clairvoyants et confiants, de Paul Valéry.
Ce lien avec ce qui, aujourd’hui, s’apprête à transformer « toute la technique des arts, [agissant] par là sur l’invention elle-même, [allant] peut-être jusqu’à modifier merveilleusement la notion même de l’art. » m’apparaît en effet pertinent.
Et je pense d’ailleurs pouvoir dans les mois à venir en apporter quelques preuves, en relation avec l’incubateur MétaLectures, que j’ai lancé en janvier dernier avec l’assistance de l’association Francogrid, le premier Métavers 3D francophone libre.

Maintenant, pas plus tard…
« Le vent se lève ! …  il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d'eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs ! »
(Le cimetière marin).
  

samedi 25 août 2012

Semaine 34/52 : Le livre comme partition

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon ressenti personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 34/52.
 
Dans la nuit de mercredi à jeudi j’ai refait un rêve que j’avais déjà fait il y a quelques mois et dont je n’avais pas parlé ici.
Cette fois-ci il m’a davantage marqué, peut-être parce que je le ressens maintenant comme en écho à ce passage des Chroniques martiennes de Ray Bradbury que j’ai lu depuis : « … on pouvait voir Mrs. K dans sa pièce personnelle, en train de lire un livre de métal aux hiéroglyphes en relief qu'il effleurait de la main, comme on joue de la harpe. Et du livre, sous la caresse de ses doigts, s'élevait une voix chantante, une douce voix ancienne qui racontait des histoires du temps où la mer n'était que vapeur rouge sur son rivage et où les ancêtres avaient jeté des nuées d'insectes métalliques et d'araignées électriques dans la bataille. » (Chroniques martiennes, Ray Bradbury, 1946, traduction de l'américain par Jacques Chambon et Henri Robillot).
Ceux qui lisent le langage écrit de la musique, le solfège, pour eux, des portées muettes aux autres, se déploient des cathédrales de sons ; comme d’autres univers surgissent aussi de ces écrits magnifiques de la fiction et de la philosophie, qui jouent eux aussi comme des partitions, et répartissent d’un côté de l’autre les non-lecteurs et les lecteurs et parmi ceux-là encore en fonction de leurs appétences et de leur degré de compétence sur l’échelle de la littératie (« aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d'étendre ses connaissances et ses capacités. » OCDE, juin 2000, La littératie à l’ère de l’information).
 
Le rêve du livre métamorphosé
 
Dans mon rêve donc, je débarque comme cela je ne sais où et je ne sais quand, un peu comme cet explorateur dans La colonie pénitentiaire de Kafka, et qui lui découvre une machine sophistiquée qui tue les condamnés en écrivant sur leur peau même, les motifs de leur condamnation.
Ce qu’il faut savoir pour comprendre ce rêve je pense, c’est ma souffrance à l’idée de mourir certainement un jour sans la possibilité de pouvoir revenir dans 300, 500, 700 ans, juste pour voir comment le livre et la lecture auront changé.
Alors, en rêve, me revoilà donc, bien plus tard, et ils m'accueillent gentiment, à peine surpris il me semble. Quand je leur demande où sont leurs livres, où sont les livres, d'abord ils me regardent avec un drôle d'air. Ils ne comprennent pas de quoi je veux parler ! Je leur explique ce à quoi je pense, ce que je veux voir, pourquoi je reviens, et alors, au bout d'un moment, il me semble qu'ils comprennent enfin. Ils sont alors à la fois moqueurs et respectueux je crois. Ils me répondent que cela a bien changé. Beaucoup. Qu'ils n'appellent plus cela "livre". Je crois aussi comprendre de ce qu'ils essaient de m'expliquer que la lecture ne s'appelle plus non plus "lecture", et ne ressemble plus tellement à l'activité que je déployais lorsque je lisais, il y a plusieurs siècles, dans les lointaines années 2010... Ils me disent comment maintenant ils appellent les "livres". Je leur avoue spontanément que cela ne me serait jamais venu à l'esprit. Ils me sourient. Enfin, ils m'emmènent en voir un.
Je savais bien que les papillons n'étaient pas des chenilles avec des ailes. Je savais que le papillon est peut-être le rêve de la chenille. Je le savais. De mon vivant j'avais pris conscience qu'entre une tablette d'argile et un volumen la différence était radicale. Entre un volumen et un codex... Mais la pagina subsistait. Mais… Ils me le montrent.
Le livre, métamorphosé, sature mon attente. Effet de sidération. Total. De mon vivant jamais je n'aurais imaginé cela. Le livre comme interlocuteur. Ils rigolent bien tous en voyant ma stupéfaction et ma maladresse à entamer un dialogue avec lui. Je me réveille porteur d’un étrange sentiment de tristesse.
 
Retour en 2012. Il y a les miroirs, les écrans, et les murs. Le “à-lire” ferait toujours miroir. Même lorsqu’il exhibe, l’écran masque, et le mur toujours empêche ; seul le miroir réfléchit, nous renvoie toujours notre propre image, notre regard qui est un miroir lui aussi. Comme nos rêves.

mardi 21 août 2012

De la fonction sociale du livre à l'heure du numérique

Dans la foulée de l'enquête de Camille Poirier, mise aujourd'hui en ligne sur le site de L'Express : "Du papier au numérique, quand le livre crée des liens", je vous mets à tous ci-dessous l'intégralité de l'interview initiale, simplement pour que vous ayez plus d'informations sur ce que je pense de cette question ;-)
" - Quels sont, selon vous, les principaux bouleversements qu’implique le passage du livre papier au livre numérique ?

Ils sont nombreux je pense ! Comme lors du passage de l'édition manuscrite à l'édition imprimée à la fin du 15e siècle, nous assistons à une reconfiguration du marché et à l'arrivée de nouveaux entrants. Pas seulement des mastodontes anglo-saxons, comme Amazon, Apple ou Google, mais également une nouvelle génération d'éditeurs, que je qualifie de "pure-players". Il s'agit d'entrepreneurs qui publient des livres exclusivement dans des formats numériques à destination des nouveaux dispositifs de lecture. J'en ai déjà répertorié plus de quatre-vingt dix francophones.

Cette reconfiguration engendre des tensions au sein de l'interprofession, notamment entre les éditeurs traditionnels et les auteurs. Les médiations autour du livre se redéfinissent sur les blogs et les réseaux sociaux où les légitimités sont rediscutées et où le lien social se tisse avec d’autres règles, apparemment plus libres. Les plateformes d’autopublication se multiplient et les lecteurs vont de plus en plus vouloir eux aussi être reconnus comme des auteurs. En vérité personne ne sait où nous allons !

- Pensez-vous qu’ils sont destinés à cohabiter, ou que le second remplacera le premier ?

La cohabitation va être assez longue. D'après les historiens les rouleaux et les livres auraient coexisté pendant au moins un siècle. Mais c'est principalement une question de générations je pense. Celles et ceux qui ont fait leur apprentissage de la lecture sur des livres imprimés vont, comme moi, toute leur vie rester attachés à ce support de lecture. Mais pour ce qui est des tout jeunes enfants qui ont aujourd'hui leur premier contact avec l'écrit sur les smartphones ou les tablettes internet de leurs parents, et qui seront ensuite scolarisés dans des écoles de plus en plus équipées en outils numériques, nous pouvons vraisemblablement penser que lorsqu'ils seront adolescents puis jeunes adultes ils ne se tourneront plus instinctivement vers du papier imprimé pour lire. 

- Les détracteurs du livre numérique affirment que la lecture sur écran est plus individualiste, moins « humaine » : plus d’échanges ou de prêts de livres, de discussions avec les libraires ou bibliothécaires… Pensez-vous que le « rôle social » du livre disparaîtra avec le numérique ou, au contraire, que le numérique pourrait encourager les lecteurs à échanger davantage, en laissant leurs avis sur un livre par exemple ?

Depuis que nous sommes passés il y a plusieurs siècles de la lecture orale à la lecture silencieuse, lire est une activité solitaire, intime. L'arrivée sur le marché de nouveaux dispositifs de lecture (liseuses ou tablettes), de livres numérisés et d'œuvres numériques multimédia, provoque en réaction une surestimation des liens que certains pouvaient entretenir avec leurs libraires.

En fait, sur les réseaux sociaux il est souvent question de livres et de lecture. De nombreux auteurs plus ou moins connus ont leurs blogs, mais il existe surtout beaucoup de blogs de simples lecteurs qui veulent partager leur passion de lire et leurs coups de cœur.
Dès 1996 et jusqu’en 2009 Isabelle Aveline et son équipe avaient avec Zazieweb posé les bases des communautés de lecteurs qui aujourd’hui se multiplient. Je pense à Babelio, par exemple. Il est incontestable que les TIC facilitent et augmentent les échanges autour du livre.

- Quelles sont les principales évolutions que l’on puisse envisager en matière d’ « environnements de lecture » (bibliothèques, librairies…) ?

Avec le développement du commerce en ligne, et pour le livre des acteurs tels qu’Amazon, Apple et Google, les libraires, par ailleurs confrontés à la crise économique et à des loyers prohibitifs sont en position très délicate.

Ce qui se profile, au-delà la baisse des ventes de livres imprimés au profit du téléchargement de livres numérisés, c’est la lecture connectée, en quelque sorte en streaming comme pour la musique. Le modèle de distribution du livre numérique qui est en train de se mettre en place est celui d’un stockage de nos bibliothèques dans le fameux “cloud” (nuage), en réalité des serveurs informatiques. Nous n’achèterons plus de livres, mais nous paierons un droit d’accès ou un abonnement. Avec ce que cela peut supposer, entre autres comme profilage des lecteurs.
Les bibliothèques, qui se présentent déjà volontiers comme des médiathèques, peuvent par contre devenir de véritables tiers-lieux, des espaces de sociabilité autres que le foyer et le travail.
Mais tous, libraires comme bibliothécaires, vont devoir tenir compte de plus en plus des nouvelles formes de médiations et s’orienter rapidement vers le web 3D immersif. Récemment Immochan (filiale du Groupe Auchan) a lancé la version béta d’un centre commercial virtuel en 3D, baptisé Aushopping. Une nouvelle vision du commerce qui intègre la connexion à distance et une dimension réseau social. C’est dans cette voie que doivent s’engager les acteurs du livre et c’est pour les y sensibiliser que j’ai lancé en janvier l’incubateur web 3D MétaLectures

- Vous êtes l'auteur d'un livre sur la "bibliosphère", dont vous nous parliez en 2011. Où en sont les bibliothèques, aujourd'hui, par rapport au livre numérique ?

Elles expérimentent, elles le testent auprès de leurs personnels et de leurs usagers. En général les résultats de ces tests ne font pas vraiment sens à mon avis, car ils ne concernent pas suffisamment de lecteurs pour être significatifs. Et puis, chaque bibliothèque est particulière, en fonction de son implantation géographique, des populations auxquelles elle s'adresse... Mais je pense surtout, qu'exceptés les publics d'étudiants et de chercheurs, les gens viennent toujours pour l’imprimé et pour trouver autre chose que ce qu'une connexion qu’ils peuvent avoir de n’importe où leur apporterait.
Il est certain qu'au 16e siècle tous les ouvrages manuscrits n'ont pas été imprimés, et de même aujourd'hui, tous les titres imprimés ne seront pas numérisés. Les bibliothèques ne doivent pas, pour être résolument modernes, négliger leur mission essentielle qui est d'assurer la conservation et la pérennité des livres. Quand je parle de bibliosphère, je ne pense pas au rapport entre les bibliothèques et les livres numériques en particulier, mais, plus généralement, au déploiement des bibliothèques sur tous les plans des nouveaux territoires digitaux : web 3D, réalité augmentée…"

dimanche 19 août 2012

Semaine 33/52 : L’Annonce faite aux éditeurs

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon ressenti personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 33/52.

L’obscurantisme qui consiste à vouloir imposer dans la bibliosphère les lois des siècles passés, fondées sur la rareté et le contrôle des usages, laisse filtrer la lumière.
L’omerta s’effondre sur elle-même.
Pendant combien de temps pourrons-nous maintenir le Texte pétrifié ?
Voir à travers les voix qui s’élèvent les rapports nouveaux qui se tissent, parfois d’un pays à l’autre, d’une langue à l’autre, et qui redessinent de nouvelles cartes.
Que le livre, sous son aspect industriel, soit considéré comme une marchandise n’est pas véritablement choquant, mais que ceux qui s’enrichissent de ce commerce méprisent autant les auteurs et les lecteurs, l’est.
Par exemple, j’ai déjeuné cette semaine dans le jardin du Luxembourg, un fin voile de pluie au cœur du mois d’aout ; malgré la date déjà c’était l’automne, c’était presque l’hiver. Et cette idée vague et triste d’être là, à Saint-Germain-des-Prés, alors que le rideau tombe lourdement sur son spectacle.
Je crois bien que je porte déjà le deuil de tout ce que j’aurais pu écrire.
Illusion des illusions, tout est illusion.
Bientôt la fin du spectacle ?
« Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. Non seulement le rapport à la marchandise est visible, mais on ne voit plus que lui : le monde que l’on voit est son monde. La production économique moderne étend sa dictature extensivement et intensivement. » (Guy Debord, La société du spectacle, 1971, Éditions Champ Libre).

Ainsi donc, éditeurs, se dresse devant vous : le livre.
Pagineux et opaque. Et derrière le spectacle. En coulisses, au paradis, au poulailler, dehors, à la rue, sur le trottoir. Le livre, vous comprenez ?
Le livre giboyeux remontant des siècles, avec leurs presses à bras et leurs encres grasses. Dans son ventre des caractères qui aboient, et quelques-uns qui nous parlent encore.
Irons-nous lire demain dans des dispositifs de lecture proustienne, comme si la prétendue dématérialisation était un autodafé à rebours ? Une reconstruction dans la mémoire des lecteurs survivants ?
Ce passage du Phèdre de Platon : « C’est que l’écriture, Phèdre, [C’est Socrate qui parle] a, tout comme la peinture, un grave inconvénient. Les œuvres picturales paraissent comme vivantes ; mais, si tu les interroges, elles gardent un vénérable silence. Il en est de même des discours écrits. Tu croirais certes qu’ils parlent comme des personnes sensées ; mais, si tu veux leur demander de t’expliquer ce qu’ils disent, ils te répondent toujours la même chose. Une fois écrit, tout discours roule de tous côtés ; il tombe aussi bien chez ceux qui le comprennent que chez ceux pour lesquels il est sans intérêt ; il ne sait point à qui il faut parler, ni avec qui il est bon de se taire. » (Phèdre, Platon, Traduction de Mario Meunier, 1922. Source Wikisource).

Comment au 21e siècle réintroduire ce discours de Socrate dans un mouvement de libération de la parole écrite — le texte désincarcéré de la chaîne graphique, libéré du livre…, et en même temps prendre en compte que les nouveaux dispositifs de lecture pourraient être dotés de certaines fonctionnalités d’interactions avec leurs lecteurs et, à la fois, de la parole et de la mémoire. Comment ? Peut-être en le faisant résonner par rapport à ce que j’écrivais la semaine précédente sur la toujours problématique complémentarité du texte et de l’image.

Toujours impossible en 2012 de rendre compte dans son intégralité de l’expérience singulière qu’est la lecture d’un roman, expérience à la fois simple et complexe. Très simple et trop complexe.
Comment expliquer l’évasion, la déconnexion (sic), l’immersion engendrée par la lecture de certains romans…
Comment aussi ne pas s’interroger sur ce que de nouveaux dispositifs de lecture multimédias risqueraient de nous faire perdre, de détruire sans le savoir, considérant que justement nous ne savons pas précisément ni de quoi il s’agit ni comment cela agit.
Pour Stanislas Dehaene : « Le cerveau humain n’a jamais évolué pour la lecture. [...] C’est au contraire la lecture elle-même qui a évolué afin de présenter une forme adaptée à nos circuits [neuronaux]. En quelques milliers d’années d’essais et d’erreurs, tous les systèmes d’écriture ont convergé vers des solutions similaires. Tous font appel à un jeu de caractères simples que notre région occipito-temporale gauche n’éprouve pas de difficulté insurmontable à apprendre et qu’elle parvient à connecter aux aires du langage. La conception des écritures est proche d’un optimum qui leur permet, en quelques années, d’envahir les circuits neuronaux de l’apprenti-lecteur… » (Les neurones de la lecture, Stanislas Dehaene, éditions Odile Jacob, 2008).
Vous avez souri en lisant Étienne de la Boétie
L’objet livre avec ses avatars multiples échappe au temps. Alors ce qui importe surtout maintenant c’est de lui permettre cette échappée : libérer les textes des carcans législatifs et commerciaux, libérer les textes des chaines du livre.
Les éditeurs négligent la prospective car ils n’y voient pas une méthode pour innover tout en limitant la prise de risque. Ils ont tort, je crois.
La recherche de la rentabilité sur une échelle de temps réduite, l’alignement sur les circuits de la grande distribution avec le lancement de livres-produits à rotation rapide et signés d’auteurs-marques est une navigation à vue ne pouvant satisfaire que les besoins à court terme des actionnaires et des héritiers. Quand vous serez, quand nous serons, dans la tombe, le monde que nous aurons laissé volera en éclats ! Vous serez, nous serons responsables.

Décidément le marché du livre me fait penser à un bocal à poissons rouges dans lequel une petite masse d’individus frétillent inconsciemment, sans réaliser que leur bocal est ballotté par les flots tumultueux sur l’immensité des océans. Car la véritable perspective s’étend en vérité de l’acquisition du langage articulé, il y a environ deux cent mille ans, jusqu’à ce groupe de chercheurs de l'Institut Wyss de l'Université Harvard, dirigé par le professeur George Church, et qui viennent de coder un livre directement dans de l'acide désoxyribonucléique (ADN) (Source).

Mais, même avec une vision plus réduite, il vous faut savoir cependant deux choses…
La première, que de plus en plus d’auteurs, souvent issus des générations natives du numérique, mais pas seulement, ont de plus en plus tendance à refuser d’entrer dans votre jeu, et alors de se frayer leurs propres chemins dans une nouvelle économie qu’ils inventent avec leurs pairs et leurs lecteurs ; ces auteurs refusent entre autres l’application de verrous numériques (DRM) à leurs œuvres.
La seconde, que de plus en plus de lecteurs également, souvent issus des générations natives du numérique, mais pas seulement, maîtrisent mieux que nous les nouveaux outils, mais aussi qu’ils sont de plus en plus anglophones. S’ils ne trouvent pas le livre qu’ils veulent en français et à un prix raisonnable ils l’obtiennent par des voies détournées.

La servitude volontaire dont quelques-uns encore vous honorent tient à bien peu de choses, à une nostalgie, à un attachement affectif aux livres imprimés et aux librairies, à l’inertie massive des consommateurs.
Votre manège reste rentable seulement parce que des auteurs et des lecteurs y montent encore, mais qu’ils soient résolus à ne plus servir vos intérêts et ils seront libres de défendre les leurs.
«Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres. » : combien de siècle encore nous faudra-t-il pour comprendre cette affirmation de 1549, d’Étienne de la Boétie dans Le discours de la servitude volontaire ou le contr’un.
Les générations qui apprennent à lire et à écrire en 2012 seront-elles aussi serviles que nous le sommes aujourd’hui ?
Mais sans attendre cette relève, je le répète, certains auteurs, déjà, s’en vont tenter leur chance sur d’autres tapis de jeux, sur lesquels ils fixent en partie les règles ou bien là où elles leurs apparaissent plus équitables ; et des lecteurs aussi, par besoin d’aventure, de découverte d’une littérature moins formatée, se risquent à explorer de nouveaux territoires de diffusion des livres, certains mêmes, poussés par les contraintes qui leurs sont imposées, franchissent finalement les limites de la légalité, considérant, à juste titre, que les limitations à la libre jouissance d’un bien culturel légalement acquis ou que l’accaparement par certains des biens communs, que la privatisation du domaine public et de ses œuvres, sont des atteintes criminelles au patrimoine culturel universel. Sommes-nous tenus de respecter les lois qui sont injustes ?

Ces pionniers ont sans doute la part la plus belle de l’aventure, parce qu’ils y participent. Mais nous pouvons trembler pour les générations futures car les barbares qui renversent vos empires sont pires que vous : il n’y a aucun humanisme dans le formatage imposé insidieusement par les stratégies marketing de ces mêmes marques qui prônent et organisent : un contexte d’hyperconnectivité permanente, une économie de l’attention et du temps de cerveau disponible ; et assure notre soumission par la démultiplication de l’offre et la création sans cesse renouvelée de besoins factices et addictifs.
 

dimanche 12 août 2012

Semaine 32/52 : L’obsession textuelle

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon ressenti personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 32/52.

Je me suis fait l’écho récemment d’une réflexion bien tranchée de Pascal Quignard. Ce dire résonnait peut-être en moi depuis sa lecture initiale, il y a quelques années déjà. Je constate en effet de plus en plus souvent et avec une sensibilité qui me semble s’accroitre avec le temps, que de plus en plus d'éditeurs pure-players tendent à produire des livres numériques avec de moins en moins de texte et de plus en plus d'images, de vidéos, d'animations et de sons en tous genres...
Je ne fais ici référence qu’à ma sensibilité personnelle et toute subjective de lecteur. Je ne juge pas. Je ne prétends aucunement décerner des bons ou des mauvais points, et encore moins indiquer quel serait le chemin à suivre.
Je dis simplement que ma sensibilité de lecteur me permet de ressentir un peu de l’angoisse qu’évoque Milan Kundera, lorsqu’il cherche à justifier son refus à la numérisation de ses livres : « Il me semble que le temps qui, impitoyablement, poursuit sa marche, commence à mettre les livres en danger, dit-il. C’est à cause de cette angoisse que, depuis plusieurs années déjà, j’ajoute à tous mes contrats, partout, une clause stipulant que mes romans ne peuvent être publiés que sous la forme traditionnelle du livre. Pour qu’on les lise uniquement sur papier, non sur un écran. » (Déclaration de Milan Kundera le 11 juin 2012, à l’occasion de la remise du prix de la Bibliothèque nationale de France pour l’ensemble de son œuvre).
 
Milan Kundera et Pascal Quignard
 
Quelle est cette angoisse ? « Voici, poursuit Milan Kundera, une image qui, de nos jours, est tout à fait banale : des gens marchent dans la rue, ils ne voient plus leur vis à vis, ils ne voient même plus les maisons autour d’eux, des fils leur pendent de l’oreille, ils gesticulent, ils crient, ils ne regardent personne et personne ne les regarde. Et je me demande : liront-ils encore des livres ? C’est possible, mais pour combien de temps encore ? Je n’en sais rien. Nous n’avons pas la capacité de connaître l’avenir. Sur l’avenir, on se trompe toujours, je le sais. Mais cela ne me débarrasse pas de l’angoisse, l’angoisse pour le livre tel que je le connais depuis mon enfance. Je veux que mes romans lui restent fidèles. Fidèles à la bibliothèque. ».

Que dit Pascal Quignard dans son VIIe Traité, intitulé : Sur les rapports que le texte et l'image n'entretiennent pas : « Toute image est à proscrire dans les livres qu'on ouvre et dans la lecture desquels on se plonge — sinon celle de l'écrit lui-même — par la simple raison qu'elle se substituerait à la lettre qui s'efforçait de suppléer à son défaut. Il est 1. contradictoire, 2. vain de demander au signe qu'il se transporte dans l'objet à quoi il réfère, car la signification est ce transport même ; c'est par voie de conséquence demander au signe qu'il se répudie comme signe ; c'est astreindre l'écrit à sa mort. L'image coupe l'herbe sous le pied qui est le langage. Montrer l'écrit comme spectacle : s'il apparaît, il s'anéantit ; il commence à être visible ; il cesse d'être lisible [...] Pour reprendre le verbe dont usait Gustave Flaubert, la mise en images "tue" les mots, puisqu'elle prétend se ressaisir de ce qu'ils avaient abstrait dans l'immédiateté continue pour le réintroduire dans l'univers physique. » (Extrait de Petits traités I, Pascal Quignard, Folio, pp. 132-133. N.B. : C'est moi qui souligne).
Le propos peut paraître excessif, mais si l’on s’arrête un instant sur son argumentation, cela, je pense, donne à réfléchir malgré tout.
Cette angoisse serait-elle lié à la perte de la gravitation que suggère l’impression ; le caractère faussement immuable du texte imprimé qui fait autorité. (Il me faudrait relire alors dans cette perspective Histoire et pouvoirs de l’écrit, d’Henri-Jean Martin, peut-être serais-je surpris à la relecture d’y trouver de l’eau pour mon moulin !)

Bien sûr il ne s’agit pas d’être iconoclaste dans une société de l’image où la télévision règne sur la majorité des citoyens ; il ne s’agit pas d’ignorer les rapports originels et souvent originaux que textes et images entretiennent depuis l’aube de l’écriture. Dans son ouvrage, Les artisans de l’écrit, des origines à l’ère du numérique, Roger Dédame, spécialiste des techniques et de l’histoire des métiers de l’imprimerie, commence par l’image dessinée, puis la calligraphie dont on trouve toujours traces dans l’écriture chinoise et la graphie arabe. Il date de l’époque gothique (14e siècle), du triomphe de la miniature et des enluminures, le « début d’une coexistence difficile, de deux langages distincts, l’image et l’écrit, dont la souhaitable complémentarité n’est pas encore respectée à notre époque. ».
Les outils logiciels et les possibilités de diffusion multimédia réinterrogent aujourd’hui encore (toujours) cette complémentarité problématique. La bande dessinée en est une parfaite illustration : un art qui jaillit des épousailles de l’image et du texte. Mais que pourrait devenir la BD face à des industries culturelles corruptrices ? Réinventer le film d’animation ou le dessin animé, serait-ce bien raisonnable ?

Dans le contexte du passage de l'édition imprimée à l'édition numérique, la question se pose : et si, maintenant, le spectacle gagnait aussi le livre, le texte, l'écrit ?
Les industries du divertissement règnent sur la culture et l’offre va bien plus vite que la demande. En réalité bien peu de lecteurs attendent ce que des Amazon, Apple et Google prétendent leur apporter.
 
Le fascisme des marques
 
Pour moi, lire, c’est voir sans images, saisir en plein vol, ramasser dans une impression unique une poignée de sensations suggérées. Lire, c’est renouer avec la marche des premiers hominidés partant à l’aventure dans un monde où tout était encore à nommer. (Je me souviens ces quelques mots d’Albert Bensoussan dans sa présentation du chef-d’œuvre de Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude : « Là, tout sera à créer et l'on vivra le déchiffrement des premiers jours du monde, car "beaucoup de choses n'avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt". Et voilà l'humaine condition installée dans l'Histoire, dans la contingence, dans le devenir et le cyclique... ».)

Lire, c’est plonger dans un texte, sauter à pieds joints dans sa lecture, s’en éblouir, s’en éclabousser au point d’en oublier son environnement, ses préoccupations ; aller comme au cours d’une longue marche à pas rapides, tout entier dans son souffle, et au point, sa lecture terminée, d’avoir l’impression très nette d’avoir vu le film de ce que l’on vient de lire alors qu’il n’en est rien : voilà qui relève et signe à mon sens et pour un lecteur : une lecture immersive.
Un lecteur (ou une lectrice bien entendu) ? Comment le redéfinir par rapport à cette angoisse de Kundera et à cette obsession textuelle de Pascal Quignard, que je fais miennes ?
Peut-être ainsi, comme : Un qui voudrait ne pas mourir, non pas pour rester en vie, mais pour continuer à lire.

Si le texte se rétracte, à n'être plus que légendes des images animées, ne perdrons-nous pas quelque chose en perdant ce qui est spécifique à la lecture de textes seuls ?
Et ce dans le meilleur des cas. Au pire tout pourrait devenir programme de télévision. Je le crains.
Vers quel type de société pourrions-nous dériver si la lecture et les lecteurs devenaient les otages de cette aliénation collective imposée par des marques ; des marques que je n’hésiterais pas à qualifier de fascisantes. Il suffit en effet de s'informer un minimum sur les contrôles qu'elles cherchent à imposer à nos lectures pour en être persuadés.
La technophilie ambiante qui gagne l’écosystème de la lecture n’est probablement qu'un effet du formatage imposé insidieusement par les stratégies marketing de ces mêmes marques qui prônent et organisent : un contexte d’hyperconnectivité, une économie de l’attention et du temps de cerveau disponible ; et assure notre soumission par la démultiplication de l’offre et la création sans cesse renouvelée de besoins factices et addictifs.
 
Aussi la question doit-elle être posée je pense : avec l'édition numérique, la lecture et les lecteurs ne deviennent-ils pas les otages de cette aliénation collective imposée par des marques ?
Durant des millénaires des milliers d’hommes vécurent dans des sociétés qui ne savaient pas l’écriture possible. Aussi ne devons-nous pas seulement prendre en compte la part d’imprédictible dans ce qui se développe aujourd’hui, mais également prendre humblement la mesure de notre ignorance profonde, et du passé et de l’avenir.