dimanche 19 février 2012

Semaine 07/52 : Darwinisme vs "germanopratisme"

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon ressenti personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 07/52.
  
Cette semaine fut chaotique.
Le biotope du livre a été secoué, accès de fièvre, convulsions.
De quoi s’agit-il ? Principalement d’un projet de loi sur les œuvres indisponibles, mais qui ne sont pas pour autant dans le domaine public, et du fait que légaliser la commercialisation de ces écrits se ferait au bénéfice de "l’establishment" en place et, en partie tout au moins, au détriment des droits de leurs auteurs. Il s’agit aussi d’atteintes à la liberté et au respect des lecteurs, du fait, entre autres, que nos amis québécois puissent librement (gratuitement) et en toute légalité avoir accès à l’œuvre d’Albert Camus, alors que les lecteurs français doivent pour cela rétribuer des familles qui n’ont pas écrit une ligne de Camus. Il s’agit également du conflit qui a éclaté vendredi 17 février entre la maison Gallimard et l’éditeur numérique Publie.net (là aussi autour d’une question de droits d’exploitation).
   
Saint-Germain-des-Prés en état de siège ?
 
Les us et coutumes du marché du livre imprimé ne peuvent pas s’appliquer à des textes numérisés.

Comme je le dis toujours dans mes cours et lors de mes conférences, ce que nous constatons, durant cette période des e-incunables dans laquelle nous sommes entrés depuis juillet 1971 et que nous pouvons nommer "digitalisation" (ou numérisation) du livre, c’est que cette dernière s’exprime dans l’addition de deux phénomènes : d’une part, la métamorphose du livre en tant que contenant, d’autre part, la volatilité des livres en tant que contenu.

De plus, la mondialisation du commerce et la multiplication extraordinaire des liens interpersonnels par les outils de communication et les réseaux sociaux, rendent impossibles les barrières artificielles des frontières étatiques, administratives. Seules les langues peuvent rester des obstacles naturels (mais les logiciels de traduction instantanée s’améliorent de jour en jour et nous pouvons aussi nous attendre à l’émergence du développement et de la mise en ligne de traductions spontanées par des internautes avisés. François Bon a-t-il, là, ouvert une brèche avec sa traduction du Vieil homme et la mer, d’Hemingway ?).
 
L’Ancien Régime des héritiers de l’édition française entend le glas sonner au clocher de l’abbaye.

Les catalogues prestigieux des plus grandes maisons sont maintenant perçus comme un bien commun, que le vulgum pecus des lecteurs vient réclamer comme le peuple venait réclamer du pain à Versailles.

Je repense aux conférences de Jean-Michel Billaut : « comme par le passé, une nuée de barbares se ruent contre ces empires en utilisant les nouvelles technologies de l'Internet. Leur objectif est simple : devenir empereurs à leur tour. Comment ? En apportant à la demande (les consommateurs) [les lecteurs] une plus grande valeur ajoutée que celle permise par les empereurs traditionnels avec leurs "vieilles technologies". […] Nos empereurs traditionnels ne vont certes pas se laisser faire. Ils vont essayer de barrer la route à ces barbares, en essayant d'intégrer eux-mêmes ces nouvelles technologies. Mais ce n'est jamais simple de changer de mentalités (car ils sont organisé en silo, alors que l'Internet permet une grande transversalité), ce n'est jamais simple de mettre à la poubelle des investissements pas toujours amortis... Pour l'instant, nos empereurs ont réussi à contenir la première vague de barbares, qui est parti "en bulle"… » [le texte est de novembre 2004, la seconde vague déferle, les barbares ont levé des troupes, le peuple en partie - des lectrices, des lecteurs…, les ont rejoints (oui, relire ainsi de toute urgence pour comprendre ce qu’il s’est passé cette semaine dans l’édition française : Emperors versus Barbarians).]
Même si extérieurement rien n’est visible, Saint-Germain-des-Prés se barricade.
 
Pendant ce temps l’histoire s’écrit...
 
Ce même vendredi 17 février 2012, alors que la blogosphère francophone s’agitait et que la maison Gallimard réagissait par tweets (qui l’aurait imaginé il y a quelques années !) j’étais en discussion avec quelques artisans du monde et de la nouvelle civilisation qui émergent.
 
Nous discutions à un angle de rue, face à l’église, non pas de Saint-Germain-des-Prés, mais de Laroque, petite commune aux portes sud des Cévennes, sur les rives de l'Hérault.
Avec moi, Jenny Bihouise, psychosociologue praticienne des mondes "virtuels" 3D , l’artiste numérique Anne Astier, l’artiste multimédia et auteur de science-fiction Yann Minh, Olivier Nerot, de la galerie d’art digital H+ à Lyon.
Pendant que nous discutions ainsi, en fait sur l’espace parallèle de Francogrid au même endroit des gens, des automobilistes, passaient dans le Laroque physique.
Cela peut certes relever du domaine du "jeu sérieux" (serious game), seulement, deux jours avant j’avais appris, "comme par hasard", que Google prototyperait des lunettes à réalité augmentée. D’autres y travaillent eux aussi. Un jour, de telles lunettes nous équiperont, mais, également, elles nous permettront de nous voir et d’interagir entre monde physique et monde numérique. Le Laroque sur les rives de l’Hérault et le Laroque sur Francogrid ne feront qu’un.
  
Et si le hasard n’existait pas ?
 
Notre lecture du monde va changer.
Une nouvelle page de l’histoire de l’humanité s’écrit.
Le récit, dont nous sommes les personnages et dont nous sommes, dont nous pourrions être également les auteurs, se développe, se déploie.
Aujourd’hui le devenir de la lecture semble déterminé par l’industrie du divertissement de masse, mais des auteurs, des chercheurs, des pionniers et des aventuriers, des résistants, des révolutionnaires voient plus loin et préparent l’après…
De quoi nous entretenions-nous tous les cinq ce vendredi ?
Le rapport espace métrique / espace numérique reconfigure notre carte mentale, nos repères spatio-temporels se trouvent modifiés.
Nous nous entretenions des rapports entre les "avatars biologiques", que nous sommes tous, et, nos "avatars numériques". Des rapports entre ces avatars et les personnages de fictions. Du rapport entre la fiction et la réalité. Du… De… De beaucoup de choses.
En fin de compte : de prospective du livre peut-être, dans le sens où elle exprime une défense de la liberté d’esprit des auteurs et des lecteurs, où elle repositionne le passage de l’édition imprimée à l’édition numérique dans la phylogenèse.