dimanche 16 décembre 2012

Semaine 50/52 : Le livre comme symbolon

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon sentiment personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 50/52.
 
Je me demande souvent quelle serait aujourd’hui la manière la plus féconde de repenser le livre ?
Peut-être comme un symbolon ?
Un symbolon était dans la Grèce archaïque un fragment d’objet cassé en deux parties, chacune remise à un contractant. Nous sommes là à l’origine du terme et du concept de symbole. C’est dans le lien invisible, la relation qui unit les deux parties et qui leur permettra le moment venu de se reconnaître complémentaires, l’une comme l’autre, liées l’une à l’autre, que réside toute la puissance invisible du symbolon, sa puissance dans la séparation même, par opposition à celle du diabolo qui, lui, divise.
 
Se délier de son odyssée ?
 
« Lire, nous l’avons peut-être oublié, c’est se tenir à la limite d’un domaine dangereux, à une frontière d’où nous appelions et en même temps rejetions un autre à la ressemblance de celui que nous logions, un autre auquel il fallait bien faire appel pour justifier les incursions que nous risquions dans les territoires secrets que nous abritions. Cet autre de soi, cette ombre portée, cet autre foyer de l’ellipse qu’on peut poser comme une hypothèse nécessaire, ou un artifice de calcul, quand nous lisons, à travers nos émotions ou les profits d’un savoir, ne faisons-nous peut-être qu’en convoquer la présence, que créer les conditions de son observation. » (Jean-Louis Baudry, “Un autre temps“, Nouvelle revue de psychanalyse, 1988, “La lecture”).
 
Comme il faut un point d’appui pour qu’un levier puisse être un outil opérationnel, cette citation, ci-dessus, a joué ce rôle alors que je m’interrogeais sur ce que m’apportait en vérité la lecture.
 
Je me demandais comment imaginer à la lettre une civilisation post-alphabétique, et supposer ses équivalences et ses représentations mentales avec le monde qui est le nôtre aujourd’hui ?
Comment nier le mystère qui surgit dès lors que l’on s’éloigne du présent ?
En fait, tant l’origine que l’avenir du livre et de la lecture ne sont pas opaques à ma réflexion : ils sont, tout simplement, mystérieux. Comme écrits sur une pliure, difficilement déchiffrables.
Il se pourrait cependant, d’après ce dont je puis avoir l’intuition, que notre univers soit une vaste structure narrative.
Je constate souvent, comme vous-mêmes je pense, que nos vies sont forcément, férocement parfois, romanesques, même si nous ne sommes généralement que des personnages secondaires, troisièmes couteaux, seconds rôles au mieux le plus souvent, mais toujours personnages et jamais figurants ; des personnages en quête d’auteur.
Dans l’histoire littéraire nous pourrions trouver des marqueurs de cela je pense, dans les récits sans intrigue notamment, la veine des antihéros et celle de l’autofiction, les expérimentations de l’Oulipo et de l’Alamo (Atelier de littérature assistée par les mathématiques et les ordinateurs), des écritures numériques plus récemment et des générateurs de textes…, autant de pas vers un horizon dont les lignes semblent se préciser depuis 1971.
Seulement, l’actualité quotidienne en parasite l’écho narratif, brouille la ligne sur laquelle nous inscrivons vaille que vaille nos vies et nos vices dans le (dis)cours.
Déterminer notre place sur la portée, notre tonalité propre, le juste interligne sur lequel nous pourrions nous rattacher au récit, cela reste, cela est possible je pense, mais cet exercice fait de nous des funambules, des personnages de fiction.
Dé-lire ainsi sa propre histoire, sa légende personnelle, permettrait-il de se délier de son odyssée ?
Suspendre ses préjugés et réévaluer son propre personnage par rapport au récit global, universel, seraient donc les étapes pour parvenir, par les livres et la lecture, à une redécouverte de soi, d’un moi-lecteur tout frétillant, comme un petit poisson d’argent dans les filets d’un « Il était une fois… ».
 
Dans l’espèce humaine, l’embranchement des lecteurs, ces plantes mélancoliques que sont les lecteurs, eux, les lecteurs, seraient sans doute plus sensibles que les autres à ces influx que j’évoque ici. Peut-être.
Les livres seraient peut-être ainsi des symbolons, reliant les lecteurs par la lecture, ce lien invisible, cette relation qui unit dans la distance et l’histoire, ce que l’espace et le temps ont désuni.