dimanche 3 juin 2012

Semaine 22/52 : Lire, de la symbiose à l’osmose

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon ressenti personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 22/52.
  
Plusieurs événements récents m’incitent à essayer de revenir aux fondamentaux.
L’instabilité logicielle des technologies numériques place l’utilisateur que je suis en position de faiblesse. Face à un écran noir, notre sentiment de vulnérabilité augmente et nous rappelle à notre condition de mortels. Pire que devant la page blanche je trouve, car là d’un coup la maîtrise de l’outil nous manque.
C’est pourquoi il est urgentissime je pense d’enseigner dans les écoles, au plus tard dès le collège, les principaux codes informatiques, ces langages de programmation (et la formule en dit long : langage de programmation !). Nous courons sinon le risque de produire en masse des Bêta, voire des bataillons de Gamma tout droit sortis du Meilleur des mondes, d’Aldous Huxley.
   
Un humanisme numérique ?
    
J’ai commencé cette semaine la lecture de l’essai de Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique (version ebook chez Publie.net) dont, je ne sais pourquoi, je m’étais tenu éloigné jusqu’alors. Je reviendrais peut-être sur cette lecture en cours dans les semaines à venir. La perspective historique qu’adopte Milad Doueihi, les notions de spatialisation et d’hybridation qu’il développe, se retrouvent dans mes réflexions.
Mais il faut je pense en revenir carrément aux fondamentaux, et du codex, et du commencement de l’aventure de l’humanité pensante avec l’acquisition du langage articulé et la réflexion sur soi.
Je l’ai déjà dit : les anthropologues de l’écriture et de lecture devraient s’exprimer sur la crise de croissance que le livre traverse. Il s’agit, en quelque sorte si je puis dire, de poursuivre la phrase, la geste inachevée de Gutenberg et des premiers typographes. Car pour ne pas sombrer dans un asservissement de l’homme soumis à un unique média de masse, codant sa conduite dans une société panoptique, il faudrait qu’il y ait à la fois continuité et transcendance et que nous allions, en effet, vers un humanisme numérique.
Dans ce contexte revenir aux fondamentaux serait pour moi questionner à nouveau la (les) surface(s) sur laquelle nous écrivions. C’est la notion de page, historicisée depuis les tablettes mésopotamiennes jusqu’aux liseuses de cette année 2012. Reprendre sous un autre angle peut-être l’approche de Pascal Quignard dans Petits traités I. Ou bien embarquer sur cette caravelle des « solides de langues » qu’il évoque.
  
Un horizon sonore ?
 
De la page comme surface cultivable qu’un seul regard peut embrasser, au recto verso de feuilles reliées, en passant par la partie du rouleau avec ses deux colonnes de texte offertes à la lecture, qu’est-ce qui aujourd’hui remet la page en jeu ?
J’ai longtemps pensé que c’était sa réinscriptibilité. J’étais dans l’erreur. Les tablettes d’argile étaient réinscriptibles tant qu’elles n’avaient pas été séchées au soleil, el les tablettes de bois évidées et emplies de cire des Romains de l’Antiquité, lesquelles étaient reliées avec des lanières de cuir, l’étaient également. D’ailleurs les palimpsestes attestent de la poursuite sur parchemins de cette pratique tout au long du moyen-âge.
La perte du recto/verso ? La présentation d’une surface unique, et la tabularité — la composition du texte en plusieurs modules autonomes mais interdépendants les uns des autres, sont également d’anciennes pratiques attestées.
« L’écriture, écrit Pascal Quignard [XVIIe Traité : Liber], tout à la fois matérialise et rompt en morceaux la langue jusque-là continue, magique, venteuse, invisible, aérienne. L’écriture précipite la langue. Le livre est le seul précipitat de langue. « Liber » est le nom de cette cristallisation et de ce démembrement des parties de la phrase parlée. ».
   
Qu’est-ce qui aujourd’hui remettrait la page en jeu ?
La connexion peut-être. Les hommes et les textes ont toujours été connectés. Mais entre la roue à livres et l’hypertexte il y a incontestablement un progrès technologique.
De nouvelles pratiques d’écritures collectives et de lectures sociales se cristallisent.
Les auteurs et les lecteurs qui arrivent encore à se tenir à distance ne vont bientôt plus pouvoir nier la porosité de plus en plus importante entre l’univers physique du livre et ce méta-univers, qui prend forme par la magie d'une nouvelle écriture : le code informatique.
Un univers parallèle, avec ses galaxies de l’imaginaire et des fictions littéraires, se rapproche et va fusionner avec ce que nous appelons “notre réalité”.
L’écrit (re)devient continu, magique, venteux, invisible, aérien.
Émis depuis des satellites ou fusant dans des fibres optiques, le texte est aujourd’hui un flux continu de données véhiculé par l’électricité et la lumière.
Le sentiment d’immersion qui nous est apporté par certaines lectures va devoir se mesurer à l’aune de nouvelles expériences trans-immersives d’écoute du monde, de lectures moins intellectuelles et plus perceptives peut-être, sensibles, qui marqueraient le passage du lecteur vers une symbiose, puis une osmose, avec la respiration des codes (langues et nombres).
  

1 commentaire:

  1. Il ne me semble pas évident de confondre écriture, lecture et diffusion-accès des textes.

    L'écriture est devenue numérique avec clavier et peut être reconnaissance vocale. Les interactions entre la pensée, les gestes et le résultat sont devenues très rapides. Cela change forcément beaucoup, notamment l'émergence du style.

    La lecture est beaucoup moins changée, sauf que nous lisons plus, et que le texte mord sur la parole.

    Il est beaucoup plus facile d'écrire et de diffuser du texte. C'est une 2ème démocratisation après celle de l'imprimerie et de l'école pour tous, qui portait sur la lecture.

    Ce qui manque c'est le filtrage intelligent de ce que nous lirons en fonction de nos critères du moment.

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