vendredi 10 août 2012

La lecture immersive selon Proust, ou, « Cette impression de rêve que l’on ressent à Venise »

En 1906, aux éditions de la Société du Mercure de France, Marcel Proust publie en préface à sa traduction de l’ouvrage du critique d’art anglais John Ruskin, Sésame et les lys, un texte titré : Sur la lecture. Il y prend ses distances d’avec Ruskin et y affirme des opinions personnelles assez tranchées sur ce qu’il nommera : « l’acte psychologique original appelé Lecture ».
 
Un acte psychologique

De quoi s’agit-il ? S’agirait-il en fait, sous la plume de Proust et sous prétexte d’une préface, davantage que d’un éloge général de la lecture, de l’approche d’une certaine pratique de cette dernière, au fond, de la lecture immersive ?
Ce court texte, de quelques dizaines de pages seulement, aurait-il pu être le "pré-texte" d’un texte que Proust n’écrivit jamais ?

Comment définir la lecture immersive sans sombrer avec le chant des sirènes du siècle encore nouveau et de ses gadgets informatiques ?
Simplement, peut-être, en me référant à ce qu’Alberto Manguel, pur de tout soupçon de technophilie, écrivit dans Une histoire de la lecture (Actes Sud éd., 1998) au sujet de la lecture privée, se penchant sur la lecture au lit ; le lit, à la fois territoire privé et espace de voyage s’il en est, pensons au “radeau-lit” de Colette. Rien de vraiment défini cependant. Comment définir un sentiment intime, indéfinissable, sans prendre le risque de le voir s’évanouir ?

Si depuis l’Antiquité on peut distinguer une pratique de la lecture intensive (le lecteur lit et relit par contrainte sociale un nombre limité de livres), de celle d’une lecture extensive (le lecteur lit librement de nombreux livres nouveaux), nous ne pouvons je pense que nous interroger sur le pourquoi du silence, tant des humanistes, des lettrés, que des philologues et des historiens du livre, concernant la lecture immersive, laquelle conjugue pourtant de fait, aux plaisirs d’une lecture extensive de découverte, certains des bienfaits supposés d’une lecture intensive.
Pourquoi ? Peut-être simplement parce que ce mouvement de l’esprit est si naturel au lecteur qu’il semble inutile de s’y attarder.
Peut-être n'est-ce qu'un effet du siècle, du nôtre, de ce monde d’écrans et de flux, qui nous conduirait à considérer avec une attention particulière ce que nos semblables ont naturellement expérimentés depuis l’aube de la lecture.

Comment (re)définir ce dont il s’agit, tout en nous positionnant par rapport au texte évoqué de Proust ?
La lecture, qu’est-ce ?
L’acte psychologique de lire ? Et lire alors qu’est-ce ?
Renouer avec la marche des premiers hominidés partant à l’aventure dans un monde où tout était à nommer ?
(Ces quelques mots d’Albert Bensoussan, dans sa présentation du chef-d’œuvre de Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude : « Là, tout sera à créer et l'on vivra le déchiffrement des premiers jours du monde, car "beaucoup de choses n'avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt". Et voilà l'humaine condition installée dans l'Histoire, dans la contingence, dans le devenir et le cyclique... »)
Et l’immersion ?
Plonger dans un texte, sauter à pieds joints dans sa lecture, au point d’en oublier son environnement, ses préoccupations ; aller comme au cours d’une longue marche à pas rapides, tout entier dans son souffle, et au point, sa lecture terminée, d’avoir l’impression très nette d’avoir vu le film de ce que l’on vient de lire alors qu’il n’en est rien, voilà qui relève et signe à mon sens une lecture immersive.
Mais d’abord, qu’entendons-nous ici par lecteur, ou lectrice bien entendu ?
Un qui voudrait ne pas mourir, non pas pour rester en vie, mais pour continuer à lire.
Rien de plus illusoire en effet que la plainte mallarméenne : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. ». A partir du 12e siècle, si ce n’est plus tôt, il y eut plus de livre en circulation qu’un lecteur assidu ne pouvait en lire au cours de sa vie. Et l’augmentation de l’espérance de vie n’est rien comparée aux progrès, jadis de l’imprimerie, aujourd’hui de l’informatique.
 
Le lecteur Marcel Proust et les sortilèges
 
Proust commence sa préface par cette phrase (devenue presque aussi célèbre que le fameux : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. ») : « Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. ».
Avec les heures de jeux, les heures de lecture sont paradoxalement celles qu’enfants nous vivions le plus intensément. Une pensée à Bachelard qui écrivit : « L'enfance est certainement plus grande que la réalité. ».

Nous abordons là, si nous suivons bien Proust, un paradoxe. Car en effet, le souvenir, aujourd’hui, de ces heures de lecture, de ces heures d’apparente absence au monde environnant, ce souvenir se trouve habité non pas, ou presque plus, ou si peu, des souvenirs des lectures concernées, mais, du contexte de ces lectures, de ce à quoi précisément ces lectures nous rendaient absent.
« Tout cela, écrit Proust, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec tant d’amour,) que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfouis… ».
La lecture encre la nostalgie. Peut-être en est-elle la chambre ? Peut-être en fait-elle le lit ? Si cette idée me traverse l’esprit c’est que, dans ses digressions pour séduire sa dédicataire, la Princesse Alexandre de Caraman-Chimay, l’ami Proust évoque pour cette Hélène sa chambre idéale : « Pour moi, écrit-il, je ne me sens vivre et penser que dans une chambre où tout est la création et le langage de vies profondément différentes de la mienne, d’un goût opposé au mien, où je ne retrouve rien de ma pensée consciente, où mon imagination s’exalte en se sentant plongée [immergée] au sein du non-moi… ».

Il apparaît ainsi progressivement que l’objectif de Proust dans ce texte est plutôt en vérité de mettre en garde ses lecteurs sur la lecture : « La lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle prépondérant que lui assigne Ruskin » !
Exception faite donc de ces « lectures de l’enfance », comme des îles qui : « laissent surtout en nous l’image des lieux et des jours où nous les avons faites… ».
Proust parle alors de sortilège, et il faut bien reconnaître que son analyse est fine : « J’ai parlé de toute autre chose que des livres parce que ce n’est pas d’eux qu’elles [les lectures d’enfance] m’ont parlé. ».
Ainsi abordons-nous cet « acte psychologique original appelé Lecture », qui pourrait donc être infidèle aux livres eux-mêmes.
Dès lors, il s’agit de suivre Proust, de s’attarder avec lui sur cette fameuse conférence de Ruskin, dite conférence des « Trésors des Rois », donnée le 06 décembre 1864 à l’Hôtel de Ville de Rusholme, dans la périphérie de Manchester, conférence incorporée au corpus de cours que Ruskin donnait alors sous le nom de Sésame et les lys.
 
Le labyrinthe de nos lectures

Pour exposer à ses lecteurs la thèse développée par Ruskin dans ces cours, Proust cite Descartes pour lequel : « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs. ».
L’esprit général du propos est donc que, si l’on ne choisit pas sa famille, l’on peut choisir ses amis et, plus particulièrement encore : ses lectures.
Courir le monde, fréquenter la et les sociétés, serait ainsi perdre son temps, car, pour Ruskin précise Proust : « la lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l’occasion de connaître autour de nous. ». (Les crapules n’écrivent-elles donc pas ? J’en doute !)

Préfacier critique, Proust a cependant prétention à aller plus loin que son prédécesseur, « à aller au cœur même de l’idée de lecture ». Lecteur exigeant, il déclare franchement que dès son enfance ce n’étaient pas tant les histoires, les personnages et leurs intrigues qui le motivaient dans ses lectures, mais, véritablement une recherche d’ordre esthétique, déjà ; la beauté opérante de telle phrase bien précise, et qui seule l’entraînait dans ce vaste mouvement de la lecture qui n’était plus alors toute entière que la recherche effrénée et souvent déçue, que le désir de “la belle phrase” retrouvée, plus loin, ailleurs, sur d’autres pages, à la fois autre et identique à elle-même par ce mouvement de lecture qu’elle nourrissait.
Illusion d’un petit Marcel posant pour la postérité en enfant modèle ? Peut-être pas. La lecture, dans sa perspective immersive, est bien de l’ordre du désir, du rapport entre satisfactions et frustrations, et ces désirs engendrés par de belles phrases incitatives sont comme les promesses informulées des jeunes filles en fleurs.

Là où en écho à nombre d’arts du roman, d’Édith Wharton ou de Milan Kundera, du Lector in fabula d’Umberto Eco (sous-titré : Le rôle du lecteur, et qui analyse la coopération interprétative du lecteur), Proust, précurseur, fait déjà un pas de plus, affirmant lui que : « notre sagesse [de lecteur] commence où celle de l’auteur finit. ».
Il introduit presque une dimension initiatique, en ce sens qu’il pourrait faire de la lecture un enseignement spirituel. Mais non. Il l’écrit d’ailleurs un peu plus loin dans cette fameuse préface : « La lecture est au seuil de la vie spirituelle : elle ne peut nous y introduire : elle ne la constitue pas. ».
La réalité de ce qu’il lit se dérobe sans cesse au lecteur, et c’est ce mouvement, comme la cape d’un matador de toros, qui fait le lecteur avancer et se prendre aux leurres spectaculaires de ses lectures et de leurs labyrinthes.
Ce n’est certainement qu’en auteur fécond d’autofictions que Proust peut se permettre d’adopter cette position critique vis-à-vis de la lecture ; la position hautaine d’un qui pratiquerait l’art exigeant des lectures disciplinées dont la mission seraient de stimuler la vie de l’esprit. 
 
« Cette impression de rêve que l’on ressent à Venise »

« Tant que la lecture est pour nous, écrit Proust, l’incitatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n’aurions pas su pénétrer [son rôle initiatique], son rôle dans notre vie est salutaire. Il devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la vie personnelle de l’esprit, la lecture tend à se substituer à elle… ».
Le danger pointé ici par Proust serait bien que lecteur prenne les mots qu’il lit, les mots d’un autre, pour ses propres idées, à lui animal-lecteur, qu’il vive par procuration en quelque sorte la vie personnelle de son esprit, qu’il recherche la vérité, non pas en lui-même, mais, dans les bibliothèques, dans les livres, dans ses lectures, ce genre de vérités qui portent le pluriel et qui, Proust le souligne judicieusement avec une pointe d’aimable impertinence, sont : ces vérités que l’on peut prendre en notes pour qu’elles ne puissent nous échapper. Lecteurs et lettrés sont dans un bateau et cetera…
 
Alors que les siècles nous malmènent, rappelons-nous à chaque page que nous lisons, que pour nous autres lecteurs s’ouvre le vaste domaine de la pensée et de l’action, et que plonger dans la lecture peut être plonger dans le sens profond, universel si ce n’est éternel, de la vie, de la vie de l’esprit, sans limites d’aucune sorte, sans limites de temps, sans limites d’espaces, sans limites physiques.
Oui, « que de fois, conclut Proust, dans la Divine Comédie, dans Shakespeare, j’ai eu cette impression d’avoir devant moi, inséré dans l’heure présente, un peu du passé, cette impression de rêve qu’on ressent à Venise… ».